#VeRépublique – Le régime qui rend fou

Présidents Ve République

Il y a paraît-il au palais de l’Elysée un « bureau qui rend fou », une pièce splendide située tout près du bureau du président de la République et dont les occupants successifs tendent à perdre contact avec la réalité. D’après une ancienne conseillère élyséenne, c’est même l’Élysée, de manière générale, qui rend les hommes fous… Mais l’Elysée, dans cette pathologie, n’est qu’un symbole du régime politique qui sévit en France. Un régime qui nuit de plus en plus à la santé mentale de tout le pays.

Pour qui voulait bien se donner la peine d’ouvrir les yeux, les résultats des élections européennes du 25 mai étaient largement prévisibles. Ils n’en ont pas moins plongé de nombreux acteurs et observateurs de la vie politique française dans une certaine perplexité. Que se passe-t-il donc dans ce beau pays pour qu’un mouvement « extrémiste » progresse inexorablement, alors que le parti au pouvoir s’effondre et que le principal parti d’opposition implose ? La crise économique y est elle plus grave qu’ailleurs ? Les dirigeants plus mauvais ? Le citoyens moins tolérants ? Peut-être même moins intelligents ?

Quoi qu’il en soit, le « séisme » du 25 mai rend définitivement impossible de nier l’évidence : quelque chose ne tourne pas rond au pays de France. Sans surprise, beaucoup font porter la responsabilité de cet état de crise à François Hollande, ce « président accidentel » dont il est si facile de moquer les erreurs et les errements. Nombreux sont ceux qui considèrent ainsi que le chef de l’Etat a largement dépassé son « seuil d’incompétence » et se demandent comment il va pouvoir durer « encore trois ans ». Le « Hollande bashing » bat son plein, à droite bien sûr, mais aussi à gauche où la parole se libère depuis les résultats désastreux des municipales et des européennes. Pour beaucoup aujourd’hui, le problème de la France, c’est François Hollande, que certains vont jusqu’à accuser de transformer le pays en une « République zombie ». Sans surprise, une partie de la droite fait d’ailleurs mine de croire que le retour de Nicolas Sarkozy, à la tête de l’UMP d’abord, à l’Elysée ensuite, permettra de remettre le pays sur la bonne voie…

L’éléphant dans la pièce

Pourtant, au delà des insuffisances évidentes de l’actuel locataire de l’Elysée, il devient de plus en plus difficile d’ignorer la débâcle de nos institutions. Derrière la crise politique, c’est bel et bien la crise de régime qui pointe. Une crise de régime qui est en fait latente et permanente depuis bien longtemps, mais qui restait jusqu’à présent ce que les anglo-saxons appellent « l’éléphant dans la pièce » (the elephant in the room), la présence évidente qu’il est impossible de ne pas voir mais que l’on préfère ignorer faute de savoir comment s’en occuper. Mais l’éléphant est désormais trop remuant, les dégâts qu’il occasionne dans notre pièce trop considérables, pour que l’on continue de détourner le regard…

La parole politique est donc en train de se libérer, les tabous de tomber. La crise est aujourd’hui si profonde, dit ainsi François Bayrou, « qu’elle va poser des questions à la Ve République elle-même ». Pour le leader centriste, « nos institutions sont en cause, et ce qui va naître dans l’opinion, c’est l’appel à une république nouvelle, l’appel à des institutions nouvelles ». Même à droite, où la Ve République fut longtemps sacralisée, sa débâcle devient impossible à ignorer. Ainsi a-t-on pu récemment entendre l’ancien secrétaire général de l’UMP Patrick Devedjian reconnaître que « le fond du problème de la société française, c’est qu’elle est tétanisée par le système présidentiel ». D’après le député des Hauts de Seine, « notre système présidentiel est une espèce de monarchie plébiscitaire dont les Français, finalement, ne supportent pas les effets au bout d’un certain temps. (…) Les institutions de la Ve République méritent d’être regardées de très près. Parce que le président de la République en France, quelle que soit sa tendance politique, a tous les pouvoirs, absolument tous les pouvoirs, et on attend de lui la perfection. Il faut qu’il soit un saint, il faut qu’il soit un héros, il faut qu’il soit un génie, et évidemment ça n’arrive jamais. Et évidemment, après l’élection de tout président de la République, il vient un temps de la déception, et je pense que tous les partis de gouvernement subissent cette réserve de la part du corps électoral (…) Cela explique une critique de la part du corps électoral à l’égard des partis de gouvernement, qui souffrent d’avoir tous les pouvoirs à un moment donné et de ne pas faire de miracle. (…) Le système présidentiel rend fou. Il tétanise la société française. Il génère des calculs de carrière, des écuries présidentielles qui font que l’intérêt général disparaît, ou en tous les cas s’estompe devant les ambitions personnelles  » (émission « Mots Croisés », France 2, 26 mai 2014).

Venant d’un homme politique issu du mouvement gaulliste, et qui fut un temps un baron du sarkozysme, ces propos montrent bien que, même à droite, les esprits évoluent. Pour la première fois aussi ouvertement, un responsable de droite admet ce qu’il devient impossible de nier : en conférant des pouvoirs extravagants à un seul homme dont elle institutionnalise l’irresponsabilité politique, la Ve République atrophie la démocratie et condamne le pouvoir politique à l’impuissance. En faisant procéder l’ensemble du pouvoir du président de la République, elle transforme l’élection présidentielle, la seule qui compte vraiment, en concours de démagogie qui tronque les choix proposés aux citoyens et divise profondément la nation. Ce système politique nourrit le désenchantement et le ressentiment qui s’expriment de plus en plus fortement et violemment au fur et à mesure que le pays, incapable de réagir, s’enfonce dans le déclin économique, social et moral. La France devient donc le pays où les présidents, détestés à peine élus, sont systématiquement désavoués lors des élections intermédiaires. Le pays où un président moqué et méprisé succède à un président craint et haï. Le pays où le garant de l’unité de la Nation devient son principal diviseur.

Troubles de l’esprit et du comportement

Mais la Ve République n’est pas seulement un régime politique obsolète, qui maintient la France dans une crise de régime latente et qui constitue le principal obstacle à une gestion cohérente, efficace et démocratique des affaires du pays. C’est également, comme le reconnaît Patrick Devedjian, un régime qui rend fou. Il rend fou les occupants du palais de l’Elysée, que leur fonction isole inévitablement dans une tour d’ivoire et qui finissent par perdre contact avec la réalité. Il rend fous les conseillers des présidents et les membres de la « cour », tout occupés à obtenir les faveurs du monarque républicain ou bien à tenter de le manipuler. Il rend fous les ministres et ceux qui souhaitent le devenir, réduits à adopter des comportements serviles à l’égard du « château ».

Surtout, la Ve République rend fou tous ceux – et ils sont nombreux – qui s’imaginent calife à la place du calife et se rêvent un destin présidentiel. Ceux qui y pensent en se rasant ou bien en se brossant les dents. Ceux qui y réfléchissent, ceux qui s’y verraient bien, ceux qui ne le souhaitent pas vraiment mais qui iront au charbon si le devoir les appelle… L’élection présidentielle est devenue l’obsession monomaniaque de la sphère politico-médiatique et occulte toutes les autres questions. Ainsi, malgré le « choc » des résultats des élections européennes, la classe politique française semble aujourd’hui bien plus pressée de préparer la bataille de 2017 que de s’attaquer aux racines du mal français. L’ambition du personnel politique n’est plus d’œuvrer à l’intérêt général, mais seulement de conquérir ou de garder l’Elysée, quel qu’en soit le prix.

L’obsession présidentielle atteint parfois un niveau littéralement pathologique chez certains membres de la classe politique actuelle, qui contrairement à leurs aînés ont grandi sous la Ve République et rêvent de « faire président » depuis leur enfance. Ainsi de Jean-François Copé, à qui sa mère offre chaque année ungâteau d’anniversaire en forme de palais de l’Elysée, et qui se prépare à l’échéance de 2017 depuis bien longtemps… Sa mise à l’écart, même temporaire, ne fait qu’aiguiser les appétits des autres ambitieux, les anciens (Alain Juppé, François Fillon), les nouveaux (Bruno Le Maire, Laurent Wauquiez), et même Xavier Bertrand… Tous s’y verraient bien, et la guerre de position a commencé à l’UMP, tandis qu’au PS nombreux sont ceux qui désormais souhaitent des primaires pour 2017, même si François Hollande se représente…

L’obsession pathologique qui est au cœur du système de la Ve République a ainsi amené une partie de la classe politique à perdre contact avec le réel, victime de dérèglements mentaux qui génèrent erreurs de jugement, troubles de l’esprit et du comportement. Ainsi en arrive-t-on à des aberrations telles qu’un « troussage de domestique » par un prétendant socialiste qui se voyait sans doute déjà protégé par l’immunité présidentielle, la nomination d’un fraudeur fiscal au ministère du budget, ou bien encore la passion pour les souliers de luxe d’un conseiller présidentiel venu de la gauche de la gauche. Ainsi voit-on une ancienne ministre, qui put nourrir il y a quelques années des ambitions élyséennes, expliquer qu’elle va « perdre de l’argent en allant au parlement européen », ou bien encore un ancien conseiller élyséen se plaindre d’être « très mal payé » en tant que député…

Mais au delà de la classe politique, c’est l’ensemble de la société française que le système dysfonctionnel de la Ve République semble désormais entrainer vers une forme de « dissonance cognitive » collective, un état d’appréhension et d’inconfort psychologique permanent résultant du décalage croissant entre nos croyances et la réalité de notre fonctionnement collectif. On a beaucoup parlé, ces dernières années, de la profonde morosité dans laquelle semble s’enfoncer la France, championne d’Europe et championne du monde du pessimisme. De nombreuses explications ont été avancées, telles que la crise économique ou bien encore une supposée propension nationale à la mélancolie. Mais c’est probablement avant tout l’impossibilité qui est faite à la France de prendre en main son destin et de faire vivre sa démocratie qui nourrit la frustration et l’abattement d’une partie croissante des Français. Chaque élection présidentielle, chaque quinquennat nous rapproche désormais du moment où la situation psychologique du pays ne sera plus tenable. Le changement de régime est devenu indispensable.

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