#VeRépublique – La tragédie française

Hollande - tragédie

La déliquescence du quinquennat de François Hollande, désormais irréversible, fait basculer la crise du régime politique français dans sa phase terminale. Au delà des insuffisances d’un homme et des échecs d’une politique, ce sont en effet les institutions de la Ve République qui ont atteint leurs limites et envoient le pays par le fonds. Pour reprendre en main leur destin et redonner vie au projet républicain, les Français devront se résoudre à quelques révisions déchirantes. Y sont-ils prêts ?

La tragédie d’un président

François Hollande est, dit-on, un incorrigible optimiste doté d’un certain sens de l’humour. Heureusement pour lui. L’exposition d’un homme pessimiste et sans humour au type de traitement désormais infligé au président de la République française pourrait en effet conduire à des drames dont le pays peut se passer… Déjà soumis à un déluge ininterrompu de mauvaises nouvelles économiques et sociales (panne de croissance, envolée du chômage, incapacité à maîtriser les déficits et la dette publique, etc.), confronté au délitement de sa majorité parlementaire, assailli par les quolibets et par les éléments à chacune de ses sorties, voilà désormais le locataire de l’Elysée victime dune « tentative d’assassinat médiatique » de la part de son ex compagne…

Manifestement incapable de redresser la barre, le président de la République n’en finit plusd’enfoncer son propre record d’impopularité et entraîne désormais le premier ministre Manuel Valls dans sa chute. Lâché par ses alliés, contesté au sein de sa propre famille politique, ayant déçu même ses plus fidèles supporters, François Hollande n’est plus aujourd’hui soutenu que par ceux qui savent qu’ils chuteraient irrémédiablement avec lui…

S’il nourrissait encore des espoirs de réélection en 2017, le président devra rapidement se faire une raison. Une grande majorité de Français, semble-t-il, ne souhaite même pas qu’il soit candidat à la prochaine élection présidentielle. S’il lui venait malgré tout l’idée de se représenter, il ne se qualifierait probablement pas pour le second tour. Et si par miracle il y parvenait il serait largement battu, y compris sans doute par Marine le Pen. Ainsi s’éloigne le scénario d’un « 21 avril à l’envers », auquel se raccrochaient encore récemment le président et ses proches…

Sauf miracle, le sort de François Hollande est donc désormais scellé. C’est un sort tragique, celui d’un homme propulsé là où il n’aurait jamais dû se trouver, incapable d’assumer la fonction que les Français ont été amenés à lui confier, et qui entraîne inexorablement le pays dans sa chute. François Hollande devra faire preuve de beaucoup d’optimisme et d’humour, durant le reste de son mandat et au delà, pour accepter et assumer ce triste destin…

La tragédie d’un pays

Toutefois, la tragédie qui se joue actuellement serait anecdotique si elle n’était que celle d’un homme, fut-il président de la République. Mais cette tragédie est bien plus grave. Elle est celle de tout un pays, dont le système politique est en train de voler en éclats.

Une partie de l’opposition UMP fait mine de se rassurer en attendant son heure. Certains appellent au retour de Nicolas Sarkozy, d’autres le redoutent, mais tous savent, au fond, que « n’importe quel veau pourra battre François Hollande », comme le dit Bernard Debré. Pour l’opposition l’enjeu n’est même plus celui-là… Il est plutôt de savoir comment pourra être stoppé le déclin économique, social, politique et moral de la France dont se nourrit le Front National. Ce déclin, quoi qu’en disent aujourd’hui les très médiocres leaders de l’UMP, n’a pas démarré avec l’élection de François Hollande en 2012. Il est bien plus ancien, bien plus profond, et même si les choix politiques de l’actuel locataire de l’Elysée l’ont accéléré, il est en fait une responsabilité partagée des partis de gauche et de droite qui se sont succédés au pouvoir depuis quarante ans. Malgré toute la mauvaise foi dont sont capable certains de ses ténors, l’opposition UMP ne saurait totalement s’exonérer ni du déclassement économique de la France, ni de sa déroute financière, ni de son délitement social ou de la crise d’identité qui la mine…

On ferait bien, à droite, de se souvenir que François Hollande n’a dû son élection qu’au rejet de Nicolas Sarkozy, qu’il n’a fait que battre les records d’impopularité déjà particulièrement « remarquables » établis par ses prédécesseurs, et que « la tragédie du président » n’a pas épargné ses champions dans un passé récent… On ferait bien, surtout, à droite comme à gauche, de reconnaître enfin que « le Mal Français » – déjà diagnostiqué par Alain Peyrefitte en 1976 – résulte beaucoup moins des choix électoraux du pays que des défaillances de son régime politique, dont la crise latente et permanente depuis plusieurs décennies devient désormais aigüe.

Les Français n’en sont pas toujours conscients, mais leur régime politique est un régime anachronique – voire une anomalie – dans le monde développé. Le régime de la Ve République présente en effet la particularité d’instaurer à la fois une concentration extravagante du pouvoir politique et une déresponsabilisation de ce pouvoir qui n’ont aucun équivalent dans le monde démocratique. Nulle part ailleurs qu’en France un pouvoir aussi étendu n’est confié à un seul homme, le président de la République, qui cumule dans les faits les fonctions de chef d’Etat et de chef de gouvernement, et même dans la plupart des cas de chef de la majorité et du parti majoritaire. Et nulle part ailleurs qu’en France le pouvoir politique n’échappe-t-il autant aux exigences de responsabilité communément admises dans une démocratie. Le président de la République n’est pas politiquement responsable devant le parlement, et est également irresponsable pénalement et civilement durant son mandat. La déresponsabilisation politique s’étend de plus à l’ensemble de l’exécutif, la responsabilité du gouvernement devant le parlement n’étant que théorique, et la seule véritable responsabilité politique du gouvernement étant vis-à-vis du président lui même.

Conçue pour établir un pouvoir fort, la Ve République a paradoxalement abouti à rendre le pouvoir politique impuissant en empêchant la mise en place d’un système de gouvernement démocratique moderne et efficace. A la fois omnipotente et irresponsable, la surpuissance présidentielle a débouché sur le contraire de ce qu’elle était censée apporter, à savoir l’efficacité de l’action publique. En faisant procéder l’ensemble du pouvoir politique du président de la République, la Ve République a transformé l’élection présidentielle, la seule qui compte vraiment, en pathétique concours de démagogie qui tronque les choix proposés aux citoyens et divise profondément la nation. Ce système politique « hystérise » les rapports politiques et sociaux et nourrit le désenchantement et le ressentiment, voire la violence latente qui parcoure et mine profondément le corps politique et social français. Ne permettant pas de gérer les affaires du pays de manière cohérente, efficace et démocratique, les institutions obsolètes de la Ve République ont plongé la France dans une crise de régime latente et permanente qui dure depuis plusieurs décennies et qui nuit de plus en plus à la santé mentale de tout le pays.

François Hollande démontre par l’absurde les failles systémiques de la Ve République, devenues béantes au fil des replâtrages successifs de la Constitution et du passage au quinquennat. L’inconsistance de sa politique et son irrésolution doctrinale le condamnent à incarner, plus encore que ses prédécesseurs, une impuissance politique qui contraste de plus en plus violemment avec l’omnipotence institutionnelle de sa fonction. Mais un changement de locataire à l’Elysée, en 2017 ou bien avant, ne changera pas fondamentalement les choses, car ce sont bien ses institutions défaillantes qui empêchent la France de surmonter ses multiples crises et tendent au contraire à les exacerber.

Face à la débâcle de la Ve République, des voix s’élèvent désormais à droite comme à gauche de l’échiquier politique pour appeler à une profonde réforme des institutions. Ce n’est plus seulementJean-Luc Mélenchon qui veut œuvrer pour la VIe République, mais aussi désormais des ténors socialistes et écologistes qui jugent que le régime actuel est à bout de souffle. Ce n’est plus seulement François Bayrou qui affirme que « nos institutions sont à la source de nos difficultés » ou Hervé Morin qui se demande « que faire d’un pouvoir qui est une illusion d’efficacité et une réalité de médiocrité ? (…) Que faire de ce système quasi monarchique qui dégénère, corrode, corrompt notre démocratie ?  ». C’est également Patrick Devedjian qui indique qu’il est urgent de réformer le système présidentiel, « un système qui rend fou », mais encore de nombreux leaders de l’opposition qui n’hésitent plus à parler de « crise de régime ».

Est-il dès lors permis d’espérer qu’un changement de régime puisse s’opérer en France dans un avenir proche, de manière pacifique et démocratique ? Est-il permis de penser que le pays puisse se doter d’institutions qui, conciliant efficacité et responsabilité, lui permettent de s’attaquer enfin aux racines de ses multiples problèmes ? Certains veulent le croire et y travaillent. Mais la partie est loin d’être gagnée. Un régime politique, même mourant, ne se suicide jamais. Ceux qui en bénéficient ou qui pensent pouvoir en bénéficier dans un avenir proche n’ont aucun intérêt à y renoncer volontairement. Ainsi François Hollande n’envisage-t-il ni dissolution ni démission, le premier ministre aucun changement de cap, quel que soit le prix à payer pour le pays. Ainsi les frondeurs du Parti socialiste devraient ils rentrer dans le rang et voter la confiance au gouvernement Valls II le 16 septembre, conscients qu’il sont qu’une dissolution ou bien la fin prématurée du quinquennat Hollande les enverrait pour longtemps dans l’opposition – et pour certains au chômage. Ainsi les leaders de l’UMP sont-ils occupés à préparer leurs écuries présidentielles plutôt qu’à penser un changement institutionnel qu’ils savent pourtant inévitable. Ainsi le FN se dit-il « prêt à gouverner » – dans le cadre de la Ve République, s’entend – et s’opposerait probablement à toute perspective de changement de régime alors qu’il entrevoit la possibilité d’arriver au pouvoir…

La tragédie d’un peuple

Cependant, le principal obstacle à la « transition démocratique » dont la France a besoin pourrait bien être la résistance du peuple français lui-même, qui reste en majorité attaché au régime hérité du Général de Gaulle et préfère attribuer ses maux à ses dirigeants plutôt qu’à ses institutions défaillantes. Le gaullisme en tant que doctrine politique – si tant est qu’il le fut jamais – est probablement mort, mais la mystique gaullienne reste toujours opérante. Considéré comme le meilleur président de la Ve République, voire même comme le plus grand Français de tous les temps, le Général reste intouchable. Son prestige historique continue de rayonner et d’influencer la perception de son œuvre politique comme de son héritage institutionnel.

Ainsi, les Français semblent pour la plupart considérer que la cause de leur crise politique persistante est l’incapacité des présidents élus à porter « le costume du Général », manifestement trop grand pour eux. On continue donc à chercher, à chaque élection présidentielle, l’homme providentiel, et on espère que le prochain sera le bon. On évite ainsi de s’interroger sur la pertinence de conserver des institutions conçues par et pour un homme exceptionnel, et qui manifestement ne permettent pas à des hommes ordinaires de conduire les affaires du pays de manière efficace et démocratique.

Il est possible que la Ve République ait, au cours de ses bientôt 56 ans d’existence, durablement intoxiqué le peuple français au mythe de l’homme providentiel. Il est possible, aussi, que le régime mis en place par de Gaulle n’ait fait que traduire dans les institutions une supposée fascination française pour ces leaders charismatiques capables de guider le peuple en tant de crise. Toujours est-il que selon un récent sondage, 84% des Français estiment que le pays « a besoin d’un vrai chef pour remettre de l’ordre ». C’est sur cette quête de l’homme providentiel, capable de faire oublier au peuple les échecs et manquements passés, que Nicolas Sarkozy table pour réussir son retour

C’est aussi et peut-être surtout parce qu’il maintient le peuple français dans l’illusion réconfortante que le salut pourra venir d’un homme providentiel que le régime de la Ve République empêche le pays de faire face à ses problèmes et de surmonter ses crises. La persistance de cette illusion évite en effet à nos concitoyens de s’interroger sur les véritables causes de ces crises et sur les moyens d’y remédier. Elle leur permet surtout de considérer que ces crises sont la faute et l’affaire des politiques, et ainsi de s’affranchir de leur responsabilité collective dans la gestion des affaires du pays.

Pour extirper enfin la France de ses difficultés, les Français devront cesser de considérer que les crises auxquelles leur pays est confronté ne sont que du ressort des politiques. Ils devront se résoudre à des révisions douloureuses concernant le rôle et la puissance de l’Etat, la place de la France en Europe et dans le monde, l’identité française ou encore les politiques et mécanismes de redistribution et de protection sociale. Ils devront, surtout, renoncer à cette quête continuelle de l’homme providentiel, aussi vaine que contre-productive. Pour ce faire, il sera nécessaire de revenir sur ce qui est la clé de voute du régime de la Ve République, à savoir l’élection d’un président de la République tout-puissant au suffrage universel direct. Les Français y sont-ils prêts ?

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