#ParisAttacks – Le maillon faible

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Choc, horreur, effroi, angoisse, consternation, confusion, colère… Tels sont les sentiments qui prévalent au lendemain du carnage du 13 novembre. Nulle surprise, pourtant : le drame était largement prévisible et prévu, presque attendu. Face au terrorisme international, la France est en effet devenue le maillon faible du monde occidental, la cible idéale. 

« C’est une horreur », a déclaré le président de la République François Hollande, visiblement ému, alors que le drame était encore en cours. Une horreur indicible en effet, une barbarie indescriptible. Des attaques simultanées à l’arme de guerre en divers points de l’agglomération parisienne, des dizaines de personnes prises en otage et exterminées froidement dans une salle de spectacle, et pour la première fois en France des attentats suicide. Un bilan effroyable, qui pourrait encore s’alourdir. Et des incertitudes qui subsistent quant à l’identité, au nombre et au mode opératoire des terroristes.

Au lendemain du carnage, la France est en état de choc, Paris en état de siège. L’état d’urgence a été décrété sur l’ensemble du territoire métropolitain – une première depuis la guerre d’Algérie. Les contrôles aux frontières ont été rétablis, des renforts militaires ont été mobilisés et déployés dans la capitale. Les lieux publics y sont pour la plupart fermés, ainsi que de nombreux établissements commerciaux. Les transports sont perturbés, la ville lumière tourne au ralenti. Le président de la République a décrété trois jours de deuil national – du jamais vu sous la Ve République – et s’exprimera lundi devant les deux chambres du Parlement réunies en Congrès à Versailles.

Les attentats ont été revendiqués par l’organisation terroriste « Etat islamique » (EI), le groupe djihadiste qui contrôle une partie de l’Iraq et de la Syrie et compte des affidés un peu partout dans le monde musulman. Une organisation qui prétend instaurer un « califat » mondial et qui a depuis longtemps affirmé son intention de porter la « guerre sainte » sur le sol occidental. La France, a dit le président de la République, a été victime d’un « acte de guerre » mené par « une armée terroriste ». Plus encore qu’après les attentats de janvier dernier, le vocabulaire se fait guerrier, presque martial, chez les responsables politiques comme dans les médias. « Nous allons mener le combat, il sera impitoyable », a assuré François Hollande, pour qui la France est « une Nation qui sait se défendre, qui sait mobiliser ses forces, et qui une fois encore saura vaincre les terroristes ». « Nous frapperons cet ennemi pour le détruire en France et en Europe. Et pour poursuivre ceux qui ont commis cette attaque. Nous répondrons au même niveau que cette attaque, avec la volonté de détruire. Et nous gagnerons cette guerre (…) Nous devons anéantir les ennemis de la République », a surenchéri le premier ministre Manuel Valls.

Comme après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher, les appels à l’unité nationale se multiplient. Surtout, éviter de céder à la tentation de la division, de l’amalgame mortifère qui ferait le jeu des terroristes. Faire bloc, quoi qu’il arrive, et refuser les tentatives d’exploitation et de récupération politique. Refuser la peur aussi, qui nourrit les suspicions et les divisions. « Not afraid », comme le proclamaient fièrement les manifestants en janvier dernier.

Cette fois ci, pourtant, l’ambiance au lendemain des attentats semble bien différente de celle qui prévalait alors. Peu de rassemblements citoyens, et peu de chance de voir une mobilisation monstre à Paris dans les jours qui viennent. Les manifestations sur la voie publique y sont d’ailleurs interdites pour plusieurs jours. La France est comme sonnée, abasourdie, stupéfaite, presque tétanisée. Cette fois-ci, semble-t-il, « il y a de quoi avoir peur », pour reprendre les mots de François Hollande. Parce que l’attaque terroriste a été bien plus massive et meurtrière, la plus meurtrière de l’histoire du pays. Parce qu’elle a été cette fois totalement aveugle et indiscriminée, visant non pas des cibles spécifiquement choisies mais des personnes simplement présentes dans divers lieux publics au mauvais moment. Mais aussi et surtout parce qu’elle met en lumière la grande vulnérabilité de la France dans cette « guerre » qu’elle mène et qui lui est menée, et à laquelle elle ne peut se soustraire.

La France, quoi qu’on en pense, fait la guerre depuis un certain temps déjà. Ses troupes ont joué un rôle de premier plan dans la guerre en Libye, intervention désastreuse qui transforma le pays en poudrière incontrôlable. Elles ont ensuite combattu les djihadistes au Mali, évitant in extremis la formation d’un sanctuaire terroriste dans la région du Sahel. Elles sont également engagées depuis plusieurs mois dans les frappes occidentales en Syrie, visant avec un succès tout relatif les combattants de l’EI. Mais la France n’est pas les Etats-Unis, qui peuvent intervenir au Moyen-Orient tout en étant protégés des conséquences de leurs actes par la distance, les océans et une surveillance stricte des frontières. La France n’a pas ce luxe, et il serait présomptueux de penser qu’elle puisse indéfiniment mener combat à l’extérieur de ses frontières sans s’exposer à des attaques sur son sol. « C’est la faute de Hollande, c’est la faute de votre président, il n’a pas à intervenir en Syrie », auraient d’ailleurs déclaré les assaillants du Bataclan à leurs victimes. Paris serait ainsi « punie » pour sa participation aux opérations militaires occidentales au Moyen-Orient, un peu comme l’avaient été Madrid en 2004 ou Londres en 2005.

Mais là n’est pas l’essentiel, au fond, car le conflit Syrien n’est pour les djihadistes qu’un prétexte. Quand bien même une solution à ce conflit pourrait encore être trouvée, de nouveaux foyers de tension apparaîtraient rapidement dans le monde arabo-musulman, que nourrirait la tumeur terroriste et qui la renforceraient. Volontairement ou non, les pays occidentaux finiraient par y être entraînés d’une façon ou d’une autre. Et même si ils renonçaient pour un temps à leurs ingérences malheureuses et à leurs compromissions coupables, le mauvais génie islamiste ne rentrerait pas pour autant dans sa bouteille.

Les positions politiques des uns et des autres dans les conflits actuels n’ont en effet pour les terroristes qu’une valeur instrumentale et circonstancielle. L’instinct qui les guide est un instinct de mort, et la guerre qu’ils mènent est une guerre qu’ils conçoivent comme planétaire et séculaire. Dans cette perspective, ils ont compris que la France constitue le maillon faible du monde occidental, et donc pour eux la cible idéale. Ceci car elle est le pays pour lequel le rapport entre le « coût » de l’action terroriste et son « bénéfice » en termes d’impact est potentiellement le plus favorable à l’entreprise djihadiste.

La France est désormais un pays qu’il est relativement aisé de frapper, en particulier en raison du support croissant, matériel et humain, dont la cause islamiste semble pouvoir bénéficier dans le pays. Certes, les attaques du 13 novembre ont probablement été « organisées et planifiées de l’extérieur », comme l’a déclaré François Hollande, et plusieurs des terroristes pourraient être des ressortissants étrangers. Il semblerait notamment qu’un passeport Syrien ait été retrouvé sur un des kamikazes du Stade de France, passeport appartenant à un migrant enregistré à son arrivée en Grèce en octobre dernier. Il semblerait également que certains des assaillants aient pu venir de Belgique, où des opérations de police ont été menées le samedi 14 novembre. Mais il n’en reste pas moins que l’attaque a sans doute bénéficié de complicités intérieures, et que certains des assaillants étaient probablement français. D’après les témoins rescapés de la tuerie du Bataclan, les terroristes parlaient un français sans accent. Ils étaient apparemment jeunes, calmes et déterminés. « Monsieur tout-le-monde avec une kalachnikov », ont dit certains. Les pistes extérieures et intérieures se confondent donc, jusqu’à devenir difficiles à distinguer. En particulier, certains des exécutants pourraient être de jeunes djihadistes français revenus de Syrie après avoir été formés dans des camps d’entraînement de l’EI.

Les attentats du 13 novembre viennent donc une nouvelle fois mettre en lumière la fracture qui s’est développée au sein de la société française au cours des dernières décennies. Alors qu’elle avait su développer un modèle d’assimilation original et efficace, adapté à la période où son économie était relativement fermée et administrée, la France s’est montrée incapable de construire un modèle d’intégration positif et fonctionnel adapté à l’économie globalisée et libéralisée. Il y a plusieurs raisons à cela : un système politique figé et ankylosé, incapable d’intégrer les nouvelles composantes de la société et de gérer les affaires du pays de manière à la fois juste et efficace ; un système économique et social qui favorise la rente au détriment de l’entreprise, la position au détriment du mouvement, la protection au détriment du risque, la sécurité au détriment de l’opportunité ; un substrat culturel qui valorise l’enracinement et l’attachement à la terre plutôt que le commerce, l’échange et l’ouverture ; un passé colonial chargé de tensions et de conflits ; et aussi une psyché nationale durablement marquée par l’humiliation de 1940 et l’abaissement des années de guerre, puis par la perte des illusions gaullistes de grandeur retrouvée, et désormais par l’échec de la tentative de « sublimation » politique au travers de la construction européenne.

La France, hantée par l’idée et la conscience de son propre déclassement, doutant de son identité et de ses valeurs, mais arc-boutée sur ses précieux « acquis », était probablement une des nations européennes les moins à même de gérer de manière positive et heureuse une profonde diversification de peuplement à l’ère de la globalisation. Elle est pourtant la nation européenne où cette diversification fut la plus massive et rapide au cours des dernières décennies. Sans surprise, cette diversification y a contribué au développement d’une société de plus en plus « disharmonieuse » et « incohésive ». Une forme de « contre-société » s’est peu à peu développée sur certaines zones du territoire, s’éloignant progressivement des valeurs et usages dominants. Présumant de sa capacité intégratrice et aveuglée par sa croyance en l’universalité de ses valeurs républicaines, la France s’est montrée incapable de les faire vivre pour les nouveaux arrivants. Ses promesses d’égalité et de fraternité ont fini par devenir largement incantatoires, et ses rêves de mixité et de « vivre-ensemble » se sont peu à peu brisés sur les dérives communautaristes. La couardise et l’aveuglement des leaders politiques ont favorisé cette évolution, leur clientélisme nourrissant des accommodements imprudemment considérés comme « raisonnables ». Au bout de quatre décennies, cette évolution a débouché sur la coexistence en France de sociétés évoluant de manière quasiment séparée – ce que le premier ministre Manuel Valls a appelé « un apartheid territorial, social, ethnique ». Des territoires entiers ont peu à peu échappé au contrôle de l’Etat, ont peu à peu été « perdus » par la République. Des territoires où la frontière entre criminalité et extrémisme religieux est devenue au fil de temps de plus en plus poreuse, et où se recrutent aujourd’hui les jeunes candidats au djihad qui partent vers la Syrie ou bien fomentent des attaques en France. Certains parlent de « cinquième colonne » ou bien d’un « ennemi intérieur ». Expressions malheureuses, sans doute. Mais il n’en reste pas moins que la société française tend désormais à produire, de façon quasi structurelle, un nombre sans cesse croissant de citoyens qui, dans le choix entre « eux » et « nous » qu’une guerre de longue durée finit inévitablement par imposer, choisissent et choisiront en défaveur de leur pays de naissance. Combien sont-ils ? Nul ne le sait précisément, mais suffisamment pour passer à l’action et commettre des attentats meurtriers et fréquents.

Face à cette menace et à la puissance des réseaux de l’EI, la France apparaît de plus en plus désarmée. Les moyens dont disposent les juges en charge de l’anti-terrorisme sont très insuffisants, et le choix qui a été fait au lendemain des attentats de janvier de miser en priorité sur le renseignement, notamment électronique, n’aboutit qu’à la dispersion des efforts de prévention. La présence constante des forces de l’ordre et des militaires dans les agglomérations rassure la population, mais ne permet pas et ne permettra jamais de protéger toutes les cibles potentielles. C’est désormais l’ensemble du dispositif anti-terroriste français qui apparaît débordé et sous dimensionné face à l’ampleur de la menace. Des attaques massives du type de celles qui se sont produites vendredi 13 novembre étaient donc redoutées par l’ensemble des spécialistes du renseignement et de la lutte anti-terroriste. Elles étaient même prévues, presque attendues. « Les jours les plus sombres sont devant nous. La vraie guerre que l’EI entend porter sur notre sol n’a pas encore commencé », déclarait ainsi en septembre dernier l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic. « Nous ne sommes plus en mesure de prévenir les attentats comme par le passé. On ne peut plus les empêcher. Il y a là quelque chose d’inéluctable », poursuivait-il. « Les Français vont devoir s’habituer non à la menace des attentats, mais à la réalité des attentats, qui vont à mes yeux immanquablement survenir. Il ne faut pas se voiler la face. Nous sommes désormais dans l’œil du cyclone. Le pire est devant nous », prévenait le juge.

Mais si la France est devenue la cible idéale des djihadistes, ce n’est pas seulement parce qu’elle est facile à toucher, c’est peut-être aussi et surtout parce que les actions qu’ils peuvent y mener sont susceptibles d’avoir un impact sans commune mesure avec ce qu’ils pourraient obtenir en visant d’autres pays européens. Il ne s’agit pas tant de l’impact économique des attentats, qui en l’occurrence pourrait être significatif – le tourisme et la consommation pourraient notamment être sévèrement affectés pendant la saison des fêtes, avec pour conséquence possible l’avortement de la timide reprise qui semblait se dessiner ces derniers mois. Il s’agit surtout des conséquences politiques et sociales dramatiques que la répétition des actions terroristes pourrait avoir en France. Et ce pour les mêmes raisons qui conduisent à la dérive d’une partie de la jeunesse française, en rupture avec un pays méprisé voire haï. La société française est, au terme de plusieurs décennies de renoncement, d’hypocrisie et d’aveuglement, profondément fracturée et divisée. La paix sociale et civile n’y est plus une situation « naturelle » mais un état précaire qui n’est plus maintenu qu’au prix de transferts d’argent public massifs et croissants. Une « solidarité » obligée et qui n’empêche nullement les fractures de continuer à s’agrandir, alors même qu’elle pèse de plus en plus lourd sur l’appareil productif et la population contribuable du pays. Une situation difficilement soutenable sur la durée, et qui n’est d’ailleurs soutenue qu’au prix d’un endettement public sans cesse croissant. Une paix sociale et civile achetée à crédit, en quelque sorte.

En parallèle à la « sécession » mentale et d’une certaine façon territoriale d’une partie de la population française, progresse inexorablement sur l’autre versant de la société un mouvement d’extrême droite qui représente aujourd’hui entre un quart et un tiers de l’électorat. Le ressort fondamental de cette montée en puissance est précisément l’échec de la nation française à assumer pleinement et positivement la diversification de sa composition ethno-culturelle, et plus particulièrement « l’islamisation » perçue de la société. Pas nécessairement au sens d’un risque de domination démographique résultant d’un « grand remplacement », mais au sens de la place obsessive que tend à prendre la question de l’Islam dans le débat public et l’inconscient collectif. Comme le notait l’écrivain Michel Houellebecq il y a quelques mois, « il est impossible d’augmenter la proportion qu’occupe déjà l’Islam dans les informations. Nous sommes déjà presque à 100% ». Cette obsession contribue à entretenir pour les uns l’idée que la France serait une nation qui opprimerait délibérément son importante communauté musulmane, pour les autres une peur voire une hostilité face à une religion qui continue malgré sa présence de plus en plus visible à être perçue comme une altérité fondamentale. Comme l’avait souligné une étude de la Fondation Jean Jaurès publiée il y a quelques mois, les attentats de janvier avaient cristallisé et renforcé dans une partie de la population française « de souche » la perception d’une « islamisation » de la société, semblant être validée par des faits empiriques et nourrissant chez certains une « suspicion généralisée » vis-à-vis de la communauté musulmane. Une véritable « idéologie de l’islamisation » s’est développée, qui profite au Front National (FN) mais progresse désormais même sans l’intervention du parti. Nul besoin d’être devin, donc, pour comprendre qui est susceptible de bénéficier politiquement des attentats du 13 novembre.

C’est d’ailleurs précisément l’effet recherché par les terroristes. Ils savent qu’en frappant la France ils frappent une société au bord de la rupture, désormais susceptible de se briser et de basculer dans la radicalité et la violence. C’est pourquoi Paris a été à nouveau attaquée, plus fort et plus sauvagement encore qu’en janvier dernier. Et c’est pourquoi Paris fera à n’en pas douter l’objet de nouvelles attaques dans un avenir proche, probablement encore plus meurtrières et plus choquantes. Après chaque attaque, les appels à l’unité et au rassemblement perdront de leur portée, les tensions se feront plus vives. Le but étant de transformer la « guerre » dans laquelle le pays est désormais engagé en une véritable guerre civile. Une France sombrant ainsi dans la violence et le chaos serait susceptible d’entraîner dans son sillage une partie du vieux continent, accélérant la désintégration européenne déjà à l’œuvre et brisant du même coup l’alliance euro-atlantique. C’est la possibilité même de cet enchaînement qui fait de la France le maillon faible du camp occidental et la cible numéro un du terrorisme international, et ce pour longtemps.

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