#France: Vers l’accident démocratique

Vers l'accident démocratique

Le Front National pourrait se retrouver dans quelques jours à la tête d’une voire plusieurs « super-régions » françaises. Au delà du scrutin régional, l’éventualité d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir apparaît de plus en plus plausible, faisant souffler un vent de panique dans les milieux dirigeants du pays. Des milieux dirigeants qui continuent cependant de faire preuve d’incompréhension et d’aveuglement concernant les véritables causes de la montée du parti de Marine Le Pen.

Le FN aux portes du pouvoir régional

Comme il était prévisible, les attaques terroristes du vendredi 13 novembre à Paris et Saint Denis semblent devoir profiter au Front National (FN), qui progresse de manière significative dans les enquêtes d’opinion. Si l’on en croit de nombreux récents sondages, le parti de Marine Le Pen pourrait emporter plusieurs régions lors des élections régionales des 6 et 13 décembre, et même arriver en tête au niveau national. Du coup, le branle-bas de combat est déclaré dans les états-majors des partis de gouvernement, qui concentrent leurs attaques sur le parti lepéniste. Le Premier ministre Manuel Valls dénonce les « supercheries » du FN, qui dit-il « n’aime pas la France et trompe les Français », et appelle à la mobilisation des électeurs « pour empêcher le FN de prendre une région ». A droite, on essaye aussi de dissuader les électeurs de céder à la tentation frontiste, arguant que le vote FN n’aboutit qu’à servir la gauche. Plus que jamais, le FN est au centre du jeu politique français, au point que les élections régionales semblent désormais devenir une sorte de référendum « pour ou contre le FN ».

Ces élections pourraient en effet donner au parti lepéniste des leviers de pouvoir sans précédent. Le scrutin à la proportionnelle devrait lui permettre de se hisser au second tour dans toutes les régions. En cas de triangulaire, la liste arrivant en tête au second tour avec au moins 34% des voix se verra octroyer une « prime » de 25% des sièges et sera ainsi assurée d’obtenir la majorité absolue dans l’assemblée et donc de rafler l’exécutif régional. Instauré en 1999, ce système de prime était destiné à permettre d’obtenir des majorités stables dans les conseils régionaux, mais aussi et surtout à faire barrage au FN, qui avait effectué une percée lors des élections régionales de l’année précédente, tenues au scrutin proportionnel à un tour. « A l’origine, le but est de faire barrage au FN systématiquement, car nul n’imaginait à l’époque qu’il pourrait atteindre de tels scores », explique ainsi Joël Gombin, politologue et auteur d’une thèse sur le vote FN. C’est donc ce système « anti-FN » qui est aujourd’hui en passe de se retourner contre ses instigateurs et de donner au parti de Marine Le Pen les clés de plusieurs régions françaises.

Le FN est ainsi bien placé pour l’emporter en « Nord-Pas-de-Calais-Picardie » mais aussi en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, voire peut-être en « Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine » et en « Bourgogne-Franche-Comté ». Suite à la réforme territoriale votée à l’été 2015, le FN pourrait ainsi mettre la main sur des « super-régions » plus grandes et aux attributions renforcées. La réforme confère en particulier aux régions une compétence exclusive en matière de développement économique. Elle seront notamment désormais seules à pouvoir accorder des aides directes aux entreprises établies sur leurs territoires, et deviennent aussi responsables de l’organisation de la totalité des transports collectifs routiers – y compris scolaires – ou ferroviaires hors agglomérations. Des pouvoirs considérables, sans commune mesure avec les responsabilités politiques assumées jusqu’alors par le FN au niveau local. Plus encore que les précédents scrutins (élections municipales et européennes en 2014, départementales en mars 2015), ces élections régionales pourraient donc faire entrer le FN dans une nouvelle dimension, et lui permettre de s’emparer de leviers fondamentaux dans sa marche vers le pouvoir national.

Vent de panique

A quelques jours du premier tour de scrutin, les responsables politiques du Parti socialiste (PS) comme du parti désormais appelé « Les Républicains » (LR) apparaissent désemparés, voire tétanisés face à la poussée du mouvement lepéniste dans les sondages. Pour tenter d’éviter de le voir emporter une ou plusieurs régions, certains tentent de stigmatiser les électeurs tentés par le vote FN, comme ce hiérarque socialiste qui claironne que « voter FN, c’est voter Daech ». D’autres les appellent à la raison, tel Alain Juppé qui appelle les électeurs à « réfléchir avant de voter FN » et à « ne pas se laisser emporter par la colère ou le mécontentement ». Comme si le vote FN ne pouvait être qu’un acte irréfléchi et irrationnel, voire un acte imbécile. Comme si aussi ce type d’appel ou de récrimination était susceptible d’avoir un quelconque impact sur les décisions de vote des électeurs frontistes.

Conscients des limites de ces discours convenus, certains en appellent désormais à une alliance entre gauche et droite pour faire barrage au FN. Ainsi évoque-t-on des retraits mutuels entre les deux tours du scrutin régional, voire une fusion des listes PS-LR dans certaines régions, un scénario déjà évoqué par Manuel Valls avant même les attentats du 13 novembre. Pour l’instant, le président des Républicains ne veut pas en entendre parler, mais certains dans son camp semblent moins catégoriques. Plusieurs têtes de liste régionales pourraient ainsi être tentés d’accepter plus ou moins explicitement la constitution d’un « front républicain » entre les deux tours si le risque d’une victoire frontiste se précisait sur leurs terres.

Quoi qu’il en soit, la poussée du FN inquiète désormais bien au delà des milieux politiques, au point de provoquer des prises de position inhabituelles – ou du moins inhabituellement explicites. Ainsi entend-on le président du Medef (Mouvement des Entreprises de France) Pierre Gattaz mettre publiquement en garde contre le programme économique du FN, qui dit-il « n’est pas un programme économique responsable », qui « n’est tourné ni vers l’avenir, ni vers la compétitivité » et qui est « exactement l’inverse de ce qu’il faut faire pour relancer la croissance économique du pays ». Ainsi entend-on les centrales syndicales appeler explicitement à faire barrage au FN lors des élections régionales. Ainsi voit-on également des organes de presse prendre ouvertement position contre le parti lepéniste à la veille du scrutin. Ainsi entend-on même un prélat de l’Eglise catholique indiquer explicitement aux électeurs que « tout langage qui exclut l’autre, parce qu’il est autre, n’est pas compatible avec l’enseignement du Christ ». Alors que l’accès du FN à des leviers de responsabilité politique majeurs cesse d’être une hypothèse plus ou moins probable pour devenir une perspective tangible, c’est l’ensemble des « cadres » structurants de la société française qui semble être gagné par la panique.

Incompréhension et aveuglement

Comme pour se rassurer, certains ne veulent voir dans la récente poussée du parti lepéniste dans les intentions de vote qu’un effet des attaques terroristes du 13 novembre. Le premier secrétaire du PS comme le président des Républicains ont ainsi tout deux estimé que le FN était probablement « surcoté » dans des sondages qui reflèteraient essentiellement la « peur » des Français après les attentats. Il en effet tout à fait possible que le choc, la peur et la colère que ces attaques ont engendrés permettent au parti lepéniste de gagner des points, peut-être même les quelques points qui pourraient lui donner la victoire dans une ou plusieurs régions.

Mais il faut se souvenir que la montée du FN monopolisait déjà l’attention avant les attentats, nourrissant une crainte sourde et grandissante concernant les élections régionales, mais aussi et surtout l’élection présidentielle de 2017. Nombreux étaient ceux qui évoquaient non plus seulement le risque de voir la présidente du FN accéder au second tour, ce qui semble déjà presque acquis, mais la possibilité de sa victoire. Ainsi avait-on entendu en octobre le député socialiste de l’Essonne Malek Boutih déclarer que, « en l’état actuel des choses, je ne vois pas comment Marine Le Pen ne gagne pas la présidentielle ». En octobre encore, l’ancien conseiller de François Mitterrand Jacques Attali avait lui aussi indiqué que la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle de 2017 était selon lui le scénario « le plus probable ». En octobre également, des personnalités telles que l’ancienne ministre écologiste Cécile Duflot ou le président de l’UDI Jean-Christophe Lagarde avaient dit leur crainte d’un « accident démocratique » majeur en 2017. Sans aller jusqu’à envisager une victoire frontiste, Manuel Valls prédisait début novembre que la présence quasi assurée de Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle entraînerait une recomposition durable de la vie politique française autour d’un affrontement entre deux blocs, « progressistes » et « républicains » d’un côté contre « réactionnaires » de l’autre. Pendant ce temps, le débat médiatique et intellectuel se focalisait sur l’influence supposément grandissante des idées « néo-réac » véhiculées par un nombre croissant de penseurs et polémistes faisant volontairement ou involontairement le jeu du FN.

Bien avant les attentats, les responsables politiques de tous bords semblaient donc prendre acte de la poussée du FN, presque résignés, presque en spectateurs. Incapables de réagir car manifestement incapables de saisir les ressorts d’un mouvement dont les causes leur échappent. Incapables également de s’extirper de leurs réflexes politiciens quasi pavloviens, qui amène nombre d’entre eux, dans chaque camp, à continuer de rejeter la faute sur ceux d’en face. Ainsi, une partie de la droite continue d’accuser le pouvoir socialiste de favoriser la montée du FN de par son échec à endiguer la hausse du chômage, son supposé « laxisme » en matière de sécurité et d’immigration, ou encore ses positions sur les questions sociétales. Certains continuent même de voir la progression du FN comme résultant essentiellement d’une instrumentalisation politique du mouvement d’extrême droite par les socialistes, destinée à affaiblir et diviser la droite républicaine. Pendant ce temps, beaucoup à gauche persistent à voir dans cette progression le résultat d’une « dérive droitière » de la droite sarkozyste, qui aurait pour effet de légitimer les thèses de l’extrême droite auprès d’électeurs qui finiraient toujours par « préférer l’original à la copie ». Dans un camp comme dans l’autre, on continue de s’adonner au jeu des vaines invectives – après tout, c’est ce que l’on a toujours fait, c’est ce que l’on sait faire.

Par paresse intellectuelle ou bien par conditionnement idéologique, la classe politique dans son ensemble continue ainsi de faire preuve d’incompréhension et d’aveuglement concernant les raisons profondes de la montée de l’extrême droite en France, aussi bien que sur ce qui pourrait encore être envisagé pour l’enrayer.

Pourquoi le FN monte, monte et monte encore…

Evidemment, une multitude de facteurs peuvent être invoqués pour expliquer la montée en puissance de l’extrême droite française, ou encore le fait qu’elle semble être de plus en plus inexorable. Toute tentative d’identification des causes du phénomène ne peut être que parcellaire et simplificatrice. Toutefois, une concordance d’au moins trois phénomènes fondamentaux peut être identifiée.

Le premier de ces phénomènes, le plus évident, est l’accumulation des tensions au sein de la société française, qui atteignent désormais un niveau critique et tendent à se cristalliser autour de la question de l’Islam. Les Français ont la particularité d’être devenus, parmi les peuples occidentaux, les plus pessimistes. D’après l’institut de sondage TNS-Sofres, la proportion des Français qui pensent que « les choses ont tendance à aller plus mal » approche des 80% et n’est jamais descendue au dessous des 50% au cours des 15 dernières années. La proportion des Français qui pensent au contraire que « les choses vont en s’améliorant » est aujourd’hui inférieure à 10%, et n’a jamais atteint les 30% au cours des 15 dernières années. Ce pessimisme profond et persistant a une multitude de causes, à commencer par l’effet socialement délétère et déstructurant du chômage de masse, que les gouvernements successifs se sont montrés incapables de résorber depuis plus de trente ans. Il se nourrit également du déclassement perçu du pays sur la scène internationale et européenne, qui lui même résulte de son affaiblissement économique continu. Mais ce pessimisme est également du au fait que la société française s’est muée, au cours des dernières décennies, en ce que certains ont appelé une « société de défiance », frileuse et figée, dans laquelle chacun cherche à tirer avantage d’un système politique, économique et social de plus en plus coûteux et dysfonctionnel, et où l’incivisme se fait de plus en plus fréquent. Dans le même temps, le pays a connu une profonde diversification de son peuplement, résultant d’une immigration familiale massive et de la persistance d’un plus grand dynamisme démographique chez les nouveaux arrivants et leurs descendants. Le système politique du pays, figé et ankylosé, tout comme son système économique corporatiste et fortement étatisé, se sont cependant montrés incapables d’intégrer ces nouvelles composantes de la société, qui ont au contraire été largement maintenues ou reléguées à la marge – des villes, des emplois, des responsabilités. Une forme de « contre-société » s’est ainsi peu à peu développée sur certaines zones du territoire, débouchant sur ce que Manuel Valls a appelé « un apartheid territorial, social, ethnique ». Dans ces conditions, la diversification rapide et massive de la composition ethnique et culturelle de la population française a contribué à rendre la société française de plus en plus « disharmonieuse » et « incohésive ». A tort ou à raison, une partie grandissante des électeurs tend à associer cette diversification mal assumée et de plus en plus mal vécue avec la montée du climat de défiance dans le pays, voire avec une dénaturation de la société française. Au cours des dernières années, les tensions sociales et civiles ont ainsi tendu à se cristalliser sur les questions identitaires, et notamment sur la montée en puissance de l’Islam, manifestation la plus spectaculaire et la plus problématique de la diversification de peuplement du pays. Une « idéologie de l’islamisation » s’est peu à peu développée, nourrie par le poids démographique croissant des musulmans en France, mais aussi et surtout par la visibilité sans cesse plus démonstrative de l’Islam et son pouvoir d’attraction dans une société devenue largement « areligieuse » voire « aspirituelle ». Pour un nombre croissant de Français, l’ensemble des problèmes politiques, économiques et sociaux deviennent progressivement secondaires face à un phénomène d’islamisation qui semble être validée par des faits empiriques. Cette idéologie nourrit chez certains une « suspicion généralisée » vis-à-vis de la communauté musulmane, que les attentats terroristes viennent renforcer. Elle se développe et progresse indépendamment du FN, mais elle profite néanmoins au parti et nourrit sa progression.

Le deuxième phénomène explicatif est la lente agonie du système politique de la Ve République, devenu incapable d’apporter des solutions aux maux et problèmes du pays. Il est aisé de ne se focaliser que sur l’incompétence, les manquements et les erreurs des personnalités qui se sont succédés au pouvoir depuis 40 ans, et de continuer à espérer qu’un changement de personnel politique puisse un jour permettre de s’attaquer enfin aux problèmes auxquels ni la droite ni la gauche n’ont su apporter de réponse depuis des années. Mais le « mal français » résulte probablement moins des choix électoraux du pays que des défaillances de son régime politique, dont la crise est latente et permanente depuis plusieurs décennies. Conçue pour établir un pouvoir fort et « efficace », la Ve République a paradoxalement abouti à rendre au contraire le pouvoir politique impuissant. En instaurant une fonction présidentielle à la fois omnipotente et irresponsable, elle a débouché sur le contraire de ce qu’elle était censée apporter, à savoir l’efficacité de l’action publique. En faisant procéder l’ensemble du pouvoir politique du président de la République, elle a également transformé l’élection présidentielle, la seule qui compte vraiment, en véritable concours de démagogie qui obsède la classe politique autant qu’il tronque les choix proposés aux citoyens et divise profondément la nation. Ce « poison présidentiel » hystérise les rapports politiques et sociaux et nourrit le désenchantement et le ressentiment, voire la violence latente qui parcoure et mine le corps politique et social français. Les tentatives de réformes institutionnelles menées jusqu’ici, en particulier l’instauration du quinquennat, n’ont abouti qu’à accentuer les dérives présidentialistes du régime, la primauté institutionnelle du chef de l’Etat devenant, dans la pratique, une toute-puissance. Ne permettant pas de gérer les affaires du pays de manière cohérente, efficace et démocratique, les institutions de la Ve République ont débouché sur ce que Jean-François Revel appelait un « absolutisme inefficace », dans lequel le président de la République règne tel un monarque sur un Etat qui se veut fort mais qui s’avère incapable de résoudre les grandes questions de fond de la société. Dans un récent essai sur la mutation des démocraties contemporaines, l’historien Pierre Rosanvallon a montré comment le phénomène de « présidentialisation », caractérisé par la concentration des pouvoirs entre les mains de l’exécutif, aboutit à un système de « mal-gouvernement » qui atrophie de la démocratie. D’après lui, « nous ne sommes pas gouvernés démocratiquement, car l’action des gouvernements n’obéit pas à des règles de transparence, d’exercice de la responsabilité, de réactivité ou d’écoute des citoyens clairement établies. D’où la spécificité du désarroi et de la colère de nos contemporains ». « Notre vie politique n’est pas démocratique », reconnaît également l’historien Michel Winock, qui a récemment co-présidé avec le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, un groupe de travail sur l’avenir des institutions. Le rapport de ce groupe, publié le 2 octobre dernier, est justement titré « Refaire la démocratie », comme prenant acte du fait que la démocratie a, en France, été « défaite ». Il formule une série de 17 propositions pour « restaurer le lien entre les citoyens et leurs représentants » et en particulier repenser le rôle et la responsabilité du président de la République. Il suggère ainsi de revenir à un septennat non renouvelable, et de réorienter l’action du président vers les enjeux de long terme. Il ne remet cependant pas en question ce qui constitue la véritable cause de la dérive présidentialiste du régime de la Ve République, à savoir l’élection au suffrage universel direct d’un chef de l’Etat disposant de pouvoirs extraordinairement étendus et qui, pour reprendre les termes du rapport, « demeure un acteur politique et institutionnel largement irresponsable ». Peu importe d’ailleurs, car les propositions du rapport sont d’ores et déjà passées aux oubliettes. Suite aux attentats du 13 novembre, c’est une réforme constitutionnelle d’une toute autre nature qui est aujourd’hui en préparation, qui devrait renforcer considérablement les pouvoirs de l’exécutif à des fins de sécurité. « Refaire la démocratie » attendra donc, même si les participants du groupe de travail sur l’avenir des institutions avaient bien souligné l’urgence de « se secouer les côtelettes avant l’accident démocratique », à savoir l’arrivée au pouvoir du FN. Nul plus que le parti de Marine Le Pen ne profite en effet du « mal gouvernement » dont la France de la Ve République, plus que tout autre grand pays occidental, est devenu un cas d’école.

Le troisième phénomène à prendre en compte est le délitement en cours de l’ordre politique et économique international, qui met à mal l’ensemble des systèmes économiques, politiques et sociaux sur lesquels se sont structurées les sociétés occidentales ainsi que les principes sur lesquels se sont organisées les relations internationales depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Ces systèmes et principes se fondent sur la notion que le « progrès » universel, basé sur l’avancée des connaissances scientifiques et l’innovation technologique, permet et permettra d’améliorer la vie des hommes et l’ordre politique indéfiniment et à tel point qu’il sera possible d’éradiquer définitivement les tragiques constantes de l’histoire humaine – pauvreté, conflit, violence, guerre et oppression. Au plan économique, cette notion s’incarne dans la croyance en la possibilité d’une « croissance » économique sans fin, nourrie par l’ingéniosité humaine et l’efficacité du système capitaliste, et susceptible d’apporter l’abondance et la prospérité au quatre coins de la Terre. Au plan politique, elle s’incarne dans l’établissement d’un « ordre mondial » caractérisé par l’existence de structures de coopération internationale sans cesse plus intégrées sous la direction « bienveillante » d’une puissance dominante à vocation impériale, les Etats-Unis d’Amérique. Cet ordre mondial « progressiviste » a connu son apogée avec le processus de « globalisation » qui a suivi l’effondrement du bloc soviétique, et qui était censé apporter la paix, le capitalisme et la démocratie libérale à tous les peuples du monde. C’est cet ordre là qui est aujourd’hui en train de progressivement s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions. La création de richesses se heurte désormais au mur des contraintes biophysiques d’un monde fini ainsi qu’aux coûts sans cesse croissants de ses effets secondaires, notamment environnementaux. Le mouvement de globalisation, qui a davantage consisté en une redistribution des capacités productives qu’en une création de nouvelles richesses, a désormais atteint ses limites et semble devoir s’arrêter voire repartir en arrière alors que les flux commerciaux mondiaux ralentissent et se fragmentent. Le système de croissance à crédit, qui s’est progressivement imposé dans les pays occidentaux sous le paravent d’une transition vers une « économie de services », a implosé en 2008-2009 et n’est plus aujourd’hui maintenu en lévitation que par les injections massives de liquidités effectuées par les principales banques centrales mondiales. Ces injections ont jusqu’à présent permis d’éviter une brutale « déflation » (c’est à dire la perte de valeur) des actifs financiers qui sous-tendent l’ensemble du système économique et financier mondial, mais la capacité des banquiers centraux à contenir cette spirale déflationniste s’amenuise à mesure que le temps passe et que la croissance économique continue à faire défaut. Le progrès technologique se poursuit, certes, mais il s’égare de plus en plus dans la poursuite d’applications distractives et ludiques qui n’entraînent plus qu’une amélioration marginale des capacités productives réelles. Au niveau international, l’ancienne « hyperpuissance » américaine perd peu à peu les moyens de maintenir l’ordre mondial qui prévalait il y a encore quelques années. Des puissance régionales s’affirment, qui contestent la suprématie américaine sur plusieurs fronts. La démocratie libérale à l’occidentale a échoué à s’étendre dans plusieurs régions du globe, en particulier là où les occidentaux ont tenté de l’imposer par la force. Au Moyen-Orient et dans le monde arabe, le chaos engendré par les interventions occidentales profite aux extrémistes islamistes qui propagent la terreur. Combinés à la raréfaction des ressources, à l’appauvrissement des sols et des réserves en eau, à une insécurité alimentaire croissante, à la détérioration des écosystèmes et à une démographie galopante, les guerres et conflits qui s’y multiplient jettent un nombre sans cesse croissant d’hommes et de femmes sur la voie de l’exil vers les pays d’Europe. L’afflux de réfugiés des derniers mois n’est probablement qu’un avant goût des mouvements migratoires qui sont à prévoir dans les prochaines années et décennies, et que les effets du dérèglement climatique viendront encore amplifier. Ce véritable délitement de l’ordre politique et économique mondial, qui s’accélère, fissure peu à peu les structures de coopération internationale tout comme les systèmes économiques, politiques et sociaux des pays occidentaux. L’Union européenne, incarnation institutionnelle de l’optimisme et du volontarisme « progressiviste » d’après-guerre, se désintègre peu à peu sous le poids des contradictions de son intégration économique et monétaire, et désormais aussi de l’afflux migratoire. Les capacités productives de nombreux pays s’atrophient, rendant les systèmes sociaux qui font la particularité du modèle européen de plus en plus difficiles et coûteux à maintenir sans aggravation d’un endettement public qui atteint déjà des niveaux sans précédent en temps de paix. Des tensions et conflits que l’on croyait définitivement relégués au passé réapparaissent entre les sociétés européennes et en leur sein même. Une partie croissante des populations en éprouve un sentiment d’angoisse et de dépossession, qui les pousse à se rapprocher de courants politiques qui proposent une rupture avec un système économique et politique dont ils estiment ne plus être les bénéficiaires, ou bien encore un retour à un « avant » rassurant autant que fantasmé. Ce mouvement se manifeste de différentes façons dans différents pays européens – mais aussi aux Etats-Unis avec le phénomène Donald Trump. En France, il bénéficie essentiellement au parti de Marine Le Pen.

La confluence de ces trois phénomènes – l’accumulation des tensions au sein de la société française, la lente agonie du système politique de la Ve République, et les effets du délitement de l’ordre politique et économique international – permet probablement de comprendre pourquoi le FN continue de monter, et pourquoi cette montée apparaît de plus en plus inexorable. Alors que les responsables politiques de droite comme de gauche continuent le plus souvent à accuser l’autre camp d’être responsables de la poussée du parti lepéniste, les mouvements qui portent désormais le FN sont en fait des mouvements de fond, quasiment tectoniques, sur lesquels les invectives politiciennes n’ont aucune influence. A tel point que le parti lepéniste progresse de manière désormais quasiment mécanique, et presque malgré lui : ni les déchirements de la famille Le Pen, ni les doutes pesant sur le financement du parti, ni les soupçons de fraude fiscale, ni les dérapages ou les défections des ses membres ne semblent pouvoir freiner sa progression. A tel point également que tout et tout le monde est désormais soupçonné de « faire le jeu du FN ». Les attentats ? Ils font le jeu du FN. La réponse aux attentats ? Elle fait le jeu du FN. Les intellectuels néo-réac ? Ils font le jeu du FN. Les intellectuels anti-réac ? Ils font le jeu du FN. Le front républicain ? Il profite au FN. L’absence de front républicain ? Elle laisse la voie libre au FN. Ceux qui critiquent les politiques européennes ? Ils roulent pour le FN. Ceux qui appellent à davantage d’intégration européenne ? Ils rendent service à Marine Le Pen… Tout se passe comme si c’était désormais « la réalité », quelle qu’elle soit, qui servait les intérêts frontistes. D’où ce sentiment que la montée du FN devient une mécanique infernale qui échappe à la rationalité et que nul ne sait plus comment enrayer.

Quels que soient au final les résultats des élections régionales, que le FN s’empare ou non d’une ou plusieurs régions, les mouvements de fond qui portent le parti lepéniste vers le pouvoir ne disparaîtront pas. Il est même probable qu’ils deviennent plus puissants dans les mois et années à venir, si par exemple de nouvelles attaques terroristes se produisent et viennent tendre un peu plus encore les relations entre « communautés », si le pouvoir socialiste continue d’échouer à réduire le chômage, si l’économie mondiale replonge en récession ou bien si la pression migratoire continue d’augmenter aux frontières de l’Europe. Autant de développements dont la probabilité est loin d’être insignifiante…

Jadis considéré comme l’expression d’un fourvoiement, d’un désarroi ou d’une colère, le vote FN semble de plus en plus devenir un vote d’adhésion assumé à une rupture. Rupture avec un ordre établi devenu pour beaucoup insatisfaisant et dysfonctionnel. Rupture avec un mode de fonctionnement social et politique que l’on estime être devenu contraire à ses aspirations ou intérêts. Faute d’avoir su comprendre et anticiper ces mouvements, les responsables politiques de droite comme de gauche sont désormais condamnés à la surenchère. La droite sarkozyste s’y adonne depuis un certain temps déjà, sans grand succès, mais c’est à présent le pouvoir socialiste qui, suite aux attentats du 13 novembre, y est entraîné. L’état d’urgence, instauré pour une durée de trois mois, donne d’ores et déjà lieu à de multiples dérapages. Des risques de dérive arbitraire existent, d’autant que l’exécutif entend désormais « constitutionnaliser » l’état d’urgence et en renforcer le régime juridique. Développement impensable il y a encore quelques semaines, la France a informé le secrétaire général du Conseil de l’Europe de sa décision de déroger à la Convention européenne des droits de l’homme. Et des propositions jusqu’ici portées par le FN, telle la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux condamnés pour fait de terrorisme, sont désormais reprises par le pouvoir.

Peu avant les attentats du 13 novembre, un sondage indiquait qu’une part importante et croissante des Français se déclarait prête à accepter un pouvoir politique « autoritaire » pour mettre en œuvre des réformes nécessaires, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement. Avec ou sans l’arrivée du FN au pouvoir, il est de plus en plus plausible que cela soit ce que les Français finissent par obtenir. D’une manière ou d’une autre, « l’accident démocratique » se rapproche.

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