#Brexit, poussée populiste et crise de la complexité

Brexit

Le vote britannique en faveur d’une sortie de l’UE a plongé le Royaume-Uni dans le chaos politique et choqué l’Europe et le monde. Les conséquences à long terme de ce vote sont imprévisibles, mais certains craignent qu’il puisse mener à un éclatement du Royaume-Uni et accélérer la désintégration de l’Union européenne. Beaucoup voient dans ce résultat une nouvelle victoire pour la vague populiste qui monte dans la majeure partie du monde occidental. Un phénomène bien plus fondamental, cependant, pourrait être à l’œuvre.

Une double désunion

Le vote des citoyens britanniques en faveur d’une sortie de l’Union européenne a plongé le Royaume-Uni dans une crise sans précédent, et déclenché une onde de choc européenne et mondiale.

Le Premier ministre David Cameron, qui semblait avoir remporté une réélection convaincante il y a à peine plus d’un an, a démissionné et annoncé qu’il laisserait à son successeur le soin de gérer les conséquences du vote. La bataille pour sa succession à la tête du parti conservateur et du gouvernement est engagée, et pourrait laisser le parti durablement divisé et affaibli. L’opposition travailliste est également atteinte, dont le chef Jeremy Corbyn, élu triomphalement par les militants y a moins d’un an, fait désormais face à une révolte interne après avoir mené une campagne jugée trop timide en faveur du maintien dans l’UE. Le résultat du référendum ravive également les tensions entre les nations qui composent le Royaume-Uni. L’Ecosse, qui a massivement voté pour rester dans l’UE, n’accepte pas de devoir quitter l’Europe contre son gré. Le Parlement écossais pourrait ainsi refuser le consentement nécessaire à l’adoption de l’acte législatif britannique nécessaire pour quitter l’UE, ce qui jetterait le pays dans une crise constitutionnelle sans précédent. Le gouvernement autonome écossais pourrait également convoquer un nouveau référendum sur l’indépendance, qui en cas de succès mettrait fin à plus de trois siècles d’union entre l’Ecosse et l’Angleterre. L’Irlande du Nord, qui a également voté majoritairement en faveur du maintien dans l’UE, pourrait aussi être tentée de suivre sa propre voie, et peut-être de quitter le Royaume-Uni pour se joindre à la République d’Irlande.

Le système politique du Royaume-Uni – et, de fait, le Royaume-Uni lui-même – semble au bord de l’implosion. En quelques jours, une des démocraties les plus solides et stables du monde a été plongée dans le chaos. Sans surprise, les accusations et récriminations volent en tous sens. Certains accusent David Cameron d’avoir engagé en appelant ce référendum un pari irresponsable, apparemment destiné principalement à régler une fois pour toutes la question européenne au sein du parti conservateur, mais qui a fini par faire exploser son gouvernement. D’autres accusent Boris Johnson, le charismatique et populaire ancien maire conservateur de Londres, qui a de manière opportuniste rejoint la campagne du « Leave » afin de pouvoir prendre la place de son ancien ami à la tête du parti et à Downing Street, mais qui a été soufflé par l’explosion, incapable de proposer un plan crédible pour le pays hors de l’UE et même de concourir pour la direction du parti conservateur. Beaucoup blâment la tactique « populiste » du parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et de son excentrique chef Nigel Farage, qui a passé des années à faire campagne pour une sortie de l’UE, n’hésitant pas à déformer les faits ou à propager des demi vérités ou des mensonges au passage, pour finalement se retirer au lendemain de son méfait. Nombreux sont également ceux qui accusent les médias britanniques, dominés par une culture tabloïd qui pendant des décennies a déformé le journalisme politique et présenté le débat européen – et tout le reste aussi – d’une manière toujours plus simpliste et hystérique. Certains pointent également le trouble cognitif post-impérial qui semble persister dans certains segments de la société anglaise, convaincus que l’UE est un complot continental destiné à dominer la Grande-Bretagne et que la rupture avec Bruxelles permettra au pays de réaffirmer son pouvoir et de retrouver sa grandeur passée.

Le résultat du référendum a laissé une grande partie de la société britannique en état de choc et d’incrédulité totale. Personne, apparemment, n’avait vraiment voulu croire en une victoire du Brexit. La plupart des supporters du « Remain » sont littéralement consternés et ont du mal à accepter le fait qu’une majorité de leurs compatriotes aient décidé de les sortir de l’UE. Ils se sentent trahis et en colère, déçus par un pays dont ils pensent qu’il vient de décider de sacrifier leur présent, leur avenir et celui de leurs enfants. C’est maintenant leur tour de ne plus reconnaître leur pays, cette « Cool Britannia » dans laquelle ils ont grandi et qui semble s’être soudainement évaporée tel un mirage. Les supporters du Brexit, d’après eux, ne peuvent être que des gens mesquins et fermés qui rejettent l’intégration réussie de leur pays dans la mondialisation, des gens intolérants et xénophobes qui rejettent la société profondément multiculturelle que la Grande-Bretagne est devenue, des « losers » frustrés qui veulent entraîner le reste du pays dans leur chute, des personnes âgées et craintives qui s’accrochent à leurs privilèges au détriment de leurs enfants, ou tout au mieux un ensemble de gens peu éduqués, mal informés et crédules qui se sont avérés être des proies faciles pour les démagogues populistes.

Pour la plupart des tenants du « Remain », quelque chose a terriblement mal tourné et « la démocratie a failli », comme le chanteur Damon Albarn l’a affirmé sur la scène du festival de Glastonbury. Certains souhaitent désormais que le Parlement britannique rejette ou ignore le résultat du référendum, qui en lui-même n’est pas juridiquement contraignant. Beaucoup aimeraient voir ce résultat invalidé, et des millions ont d’ailleurs signé une pétition pour demander l’organisation d’un second référendum, apparemment convaincus que beaucoup d’électeurs du « Leave » comprennent et regrettent déjà leur erreur. Certains crient leur colère sur les réseaux sociaux et descendent dans les rues pour protester, espérant semble-t-il que Brexit puisse encore être stoppé. D’autres n’en sont pas vraiment convaincus, et tentent d’obtenir la citoyenneté d’un autre pays européen. Certains mettent en question la légitimité des référendums populaires ou même du suffrage universel, dont ils semblent découvrir qu’il a le grand défaut de ne pas donner plus de poids au vote éclairé d’un jeune professionnel urbain et ouvert d’esprit qu’au vote insensé d’un vieux loser, raciste et sans instruction. L’atmosphère est tendue, et la division n’a jamais été aussi aigüe. La riche, dynamique et cosmopolite capitale du Royaume, qui a élu un maire musulman il y a seulement quelques semaines et où une grande majorité a voté pour rester dans l’UE, se sent tout à coup bien différente du reste de l’Angleterre et réclame plus d’autonomie. Partout dans le pays, les familles et amitiés sont déchirées par les dissensions et le ressentiment. Plus que jamais dans l’histoire récente, il semble qu’il suffirait de peu de chose pour que le Royaume-Uni ne tombe dans une spirale de violence politique.

Le coup de tonnerre du Brexit a également secoué le continent. Là aussi, il semble que personne ne pensait vraiment qu’une majorité d’électeurs britanniques oseraient voter pour une sortie de l’UE. Bien sûr, le Royaume-Uni est depuis des décennies un membre difficile et même réticent de la « famille européenne », jamais complètement engagé et se tenant à l’écart de certaines des politiques les plus intégrées du bloc, en particulier la monnaie unique et l’espace de libre circulation Schengen. Cependant, il semble évident vu du continent que le Royaume-Uni a énormément bénéficié de son appartenance à l’UE, qui lui a non seulement donné accès au plus grand marché du monde mais lui a aussi permis d’exercer une forte influence sur sa direction politique et son régime réglementaire. L’influence britannique a de fait fortement augmenté à Bruxelles au cours des deux dernières décennies, les Britanniques n’ayant cessé de gagner du terrain dans l’appareil institutionnel de l’UE, mais aussi dans les légions sans cesse croissantes de lobbyistes, avocats et consultants en tout genre qui gravitent autour de cet appareil et influencent son travail de différentes façons. L’anglais est devenu la lingua franca des affaires européennes, ce qui donne aux ressortissants britanniques un avantage souvent négligé sur les continentaux, et le libéralisme anglo-saxon a progressivement remplacé le dirigisme technocratique à la française et la social-démocratie à l’allemande comme idéologie officieuse mais dominante du projet européen. Tout ceci, de plus, a été obtenu pour le prix d’une cotisation somme toute modeste, le Royaume-Uni bénéficiant depuis 1984 d’un rabais sur sa contribution au budget de l’UE. Vu de Bruxelles comme de la plupart des capitales européennes, le Royaume-Uni a ainsi bénéficié depuis des décennies d’un excellent « deal », que personne de censé ne rejetterait sciemment pour plonger soudainement dans l’inconnu.

La décision du Royaume-Uni de quitter l’UE a donc suscité en Europe la stupéfaction, et dans certains cas la colère et le ressentiment. Le résultat est d’autant plus mal perçu à Bruxelles que certaines des régions britanniques qui ont voté le plus largement en faveur de Brexit bénéficient de généreuses aides financières de l’UE. Beaucoup sur le continent souhaitent donc que le Royaume-Uni initie et conduise le processus de sortie le plus rapidement possible, rejetant toute négociation « informelle » avant que Londres n’invoque l’article 50 du traité de Lisbonne – une responsabilité que David Cameron souhaite laisser à son successeur. D’autres sont plus disposés à laisser retomber la pression et mettent en garde contre les risques d’une sortie précipitée et bâclée du Royaume-Uni. Tous, cependant, seront probablement peu disposés à se montrer généreux avec Londres une fois que les négociations officielles commenceront. La promesse des leaders de la campagne du « Leave » de sauvegarder l’accès de Grande-Bretagne au marché unique de l’UE sans avoir à se conformer à ses normes réglementaires, à octroyer la liberté de circulation à ses citoyens ou à contribuer à ses caisses a peu de chances d’être tenue, car les négociateurs européens voudront tout faire pour éviter que quiconque pense que la sortie de l’UE peut être indolore.

A Bruxelles et dans un certain nombre de pays continentaux, en particulier les six membres fondateurs de l’UE, certains veulent voir dans le Brexit une opportunité pour enfin relancer le projet européen et faire un saut vers une Union « meilleure », c’est-à-dire, dans leur esprit, plus intégrée. Ils font remarquer que la Grande-Bretagne a été un obstacle majeur à une intégration plus poussée depuis des décennies, et certains pensent même que la plupart de ce qui fonctionne mal dans l’UE résulte d’un sabotage systématique du projet européen par Londres. Une fois le Royaume-Uni dehors, pensent-ils, la marche vers une « union sans cesse plus étroite » pourra enfin reprendre, et les citoyens se remettront à aimer l’UE… Certains commentateurs français se prennent même à rêver d’un retour au bon vieux temps du « moteur » franco-allemand, quand Paris était aux commandes et Berlin satisfait de suivre, et quand la bureaucratie européenne parlait essentiellement français. Ils se réjouissent à l’idée que l’anglais puisse désormais perdre son statut de langue officielle de l’UE, aucun autre Etat membre que le Royaume-Uni ne l’ayant notifié comme idiome officiel. Il est cependant probable qu’une majorité d’Etats membres s’y oppose, en particulier les anglophiles pays d’Europe du Nord et de l’Est dont l’adhésion à l’UE doit beaucoup au Royaume-Uni. En outre, toute tentative de « reprise en main » du projet européen par Paris se heurterait probablement à l’opposition de la plupart des capitales européennes, y compris Berlin qui n’a aucune intention d’abandonner le leadership de l’Union et qui a largement perdu confiance en la capacité de la France à réformer son économie sclérosée. Plus généralement, un majorité d’Etats membres semble peu convaincue qu’un saut vers « plus d’Europe » soit la réponse appropriée au choc du Brexit. Il n’y a guère plus qu’une petite partie de la « bulle bruxelloise », qui a tendance à fonctionner et réfléchir en circuit fermé, pour continuer de prendre le rêve fédéraliste pour autre chose qu’un rêve.

De fait, le résultat du référendum britannique est davantage susceptible d’élargir les lignes de fracture de l’UE que de relancer la marche vers l’intégration. D’ores et déjà, plusieurs pays d’Europe centrale et orientale ont lancé des attaques très peu diplomatiques contre le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, qu’ils accusent de ne pas avoir fait assez pour empêcher un Brexit qu’ils perçoivent comme fondamentalement préjudiciable à leurs intérêts. Ces pays entendent maintenant prendre une part plus active à la définition des priorités et des politiques de l’Union, et leurs faveurs vont à une approche plus intergouvernementale plutôt qu’à une intégration plus poussée. Un fossé entre les nouveaux et anciens Etats membres semble ainsi se creuser sur la direction future de l’Europe, qui vient s’ajouter aux divisions existantes entre les membres du nord et ceux du sud sur la gestion de la zone euro ou encore entre les membres de l’est et ceux de l’ouest sur la crise migratoire. Un fossé qui vient également s’ajouter à celui, sans doute plus fondamental, qui sépare de plus en plus la France et l’ Allemagne, qui prétendent toujours guider conjointement le bloc mais dont les visions du projet européen semblent de plus en plus éloignées.

Ces multiples dissensions rendent probablement impossible une quelconque évolution majeure de la gouvernance et des politiques de l’UE dans un avenir proche. Au lieu de cela, l’Union va continuer de parer au plus pressé en essayant de trouver des solutions communes supposément « pragmatiques » à ses multiples problèmes. Des solutions qui, au vu du passé récent, ne résolvent souvent rien mais permettent au mieux de gagner du temps. Ceci, semble-t-il, est devenu le mode opératoire « normal » de la machine européenne. Toute approche plus ambitieuse apparaît exclue puisqu’elle nécessiterait vraisemblablement une modification des traités, et donc l’unanimité des Etats membres – qui semble durablement impossible à obtenir – et des ratifications par référendum dans un certain nombre de pays – dont les dirigeants ne souhaitent pas entendre parler. De tels référendums, ou bien des référendums de sortie si ils devaient avoir lieu dans d’autres pays, donneraient en effet très probablement les mêmes résultats qu’au Royaume-Uni. Le problème de l’UE est bien moins la sortie britannique en elle-même que le fait que la poursuite du projet européen semble désormais incapable d’obtenir le consentement des citoyens, et ce presque partout à travers l’Union. Là se trouve la véritable tragédie de l’Union européenne, la tragédie d’une construction politique de plus en plus divisée et dysfonctionnelle, mais qui ne peut pas plus être réparée qu’elle ne peut être déconstruite sans dommages.

Ceux qui, à Bruxelles, Paris ou ailleurs prétendent que la Grande-Bretagne est responsable des blocages de l’UE et se réjouissent de la voir prendre le large devraient rapidement se rendre compte que la présence du Royaume-Uni était peut-être, au contraire, un des éléments essentiels à la stabilité du complexe édifice européen. Car le Brexit, s’il est susceptible de nuire à l’économie britannique et pourrait mener à l’éclatement du Royaume-Uni, est probablement encore davantage susceptible d’accélérer la désintégration de l’Union européenne, dont beaucoup pensent qu’elle est désormais inévitable. De fait, les milieux économiques et financiers internationaux semblent plus préoccupés par le risque d’un éclatement de l’UE que par le risque d’un effondrement de l’économie britannique. Si la Bourse de Londres a chuté dans le sillage du référendum, les marchés continentaux ont eux littéralement piqué du nez. L’inquiétude monte, en particulier, concernant la santé du système bancaire italien. Les banques italiennes font en effet face à un stock croissant de créances douteuses et leur rentabilité est érodée par la persistance de taux d’intérêt extrêmement bas. Une nouvelle crise bancaire menace, qui serait susceptible de mettre encore plus à mal la cohésion européenne et de soulever de nouvelles inquiétudes quant à la pérennité de la zone euro et de l’UE elle-même. Une telle crise viendrait de plus renforcer encore davantage les forces politiques « populistes » qui souhaitent faire tomber l’édifice européen et qui sont en progrès dans un nombre croissant d’États membres.

La poussée populiste – ou les histoires que nous nous racontons

La montée des mouvements populistes, en Europe, et maintenant aussi aux États-Unis avec l’avènement de Donald Trump, est souvent perçue comme une cause majeure de la crise politique qui semble engloutir le monde occidental. Pour beaucoup, des politiciens sans vergogne – au mieux d’ambitieux démagogues, au pire de dangereux fascistes – propagent des mensonges et simplifications grossières destinées à attiser les frustrations, les peurs irrationnelles et les préjugés d’un certain nombre d’individus et de groupes. Ils utilisent à leur avantage un système médiatique complice, qui leur permet de diffuser leur propagande et d’élargir leur public. Au fil du temps, leur rhétorique simplificatrice obtient un soutien populaire croissant, et ils finissent par perturber ou détourner le processus démocratique.

Lorsque la percée des mouvements populistes semble irrésistible ou bien défie les pronostics, beaucoup ont alors tendance à se persuader que leurs électeurs sont tout simplement « ignorants », « stupides », ou bien encore « racistes ». Comment expliquer autrement qu’une majorité de Britanniques puisse souhaiter quitter l’UE? Comment expliquer autrement que tant de citoyens américains puissent soutenir Donald Trump? Ces gens doivent probablement être tout simplement stupides…. Cette idée semble être de plus en plus répandue, en particulier parmi les classes professionnelles urbaines. Elle est très commode, pour au moins deux raisons. Tout d’abord parce qu’elle rend moralement légitime la mise en cause voire la contestation des victoires électorales des mouvements populistes, qui sont supposées être obtenues sur la base de mensonges et de tromperies et/ou refléter le vote d’imbéciles ignorants. En second lieu, parce qu’elle permet d’ignorer ou même de nier que ceux qui votent pour les mouvements populistes ou pour les causes que ces mouvements défendent puissent avoir une quelconque raison légitime de le faire.

Ces deux réactions sont clairement visibles à la suite du référendum britannique, dont le résultat est perçu comme illégitime et même moralement scandaleux par beaucoup de tenants du « Remain », qui le considèrent comme une victoire des ignorants sur les personnes instruites, des vieux aigris sur les jeunes connectés. Le Brexit signe, selon eux, la victoire de ceux qui, par frustration ou bien par pure idiotie, veulent revenir à un pays et un monde disparus depuis longtemps sur ceux qui sont occupés à faire tourner le pays d’aujourd’hui et à inventer le monde de demain. Une victoire du peuple d’antan – vieux, intolérant, simpliste, bigot, craintif et étroit d’esprit – sur le peuple du futur – jeune, cosmopolite, divers, tolérant, innovant et créatif. Il doit donc être combattu et, si possible, annulé, d’autant plus que le peuple d’antan est en voie de disparition.

La popularité de cette idée bien commode, cependant, ne la rend pas pour autant juste ou vraie. Tout d’abord, elle semble être en contradiction avec le concept même de démocratie, du moins tel qu’il s’est développé dans le monde occidental au cours des derniers siècles. La démocratie est un système politique dans lequel le peuple est amené à décider de la façon dont il est gouverné. Elle consiste pour le peuple à prendre des décisions sur son sort, et non pas forcement à prendre les bonnes décisions. Dans une société démocratique, ceux qui pensent savoir ce que sont les bonnes décisions devraient avoir pour intention de persuader leurs concitoyens – et pas seulement pendant les campagnes électorales ou référendaires – plutôt que de vouloir annuler ou délégitimer leur vote. Leur incapacité à les persuader est un signe que leurs arguments ne sont pas perçus comme convaincants, mais elle ne peut justifier que le résultat d’un vote soit considéré comme démocratiquement illégitime. Par ailleurs, cette idée et les attitudes ou réactions qui en découlent sont probablement contre-productives, car elles tendent à renforcer dans leur conviction ceux dont le vote est ainsi contesté, et qui n’apprécient sans doute pas d’être incessamment traités de « vieux », « racistes » ou « stupides». Dans le cas du Brexit, un second référendum donnerait peut-être un résultat différent si, comme certains le pensent, une partie des partisans du « Leave » éprouve des remords, mais il serait également susceptible d’accentuer encore la division et la polarisation de la société britannique et d’exaspérer ceux dont le vote aurait été invalidé, conduisant éventuellement à un vote encore plus net en faveur d’une sortie de l’UE. Enfin, et c’est peut-être là le plus important, cette idée empêche de discerner d’autres facteurs importants qui doivent être pris en compte pour comprendre le vote en faveur du Brexit et la poussée populiste.

Il y a peu de doute que certains de ceux qui ont voté en faveur du Brexit sont âgés, intolérants, craintifs, racistes, stupides, etc. – des gens qui s’imaginent peut-être qu’ils peuvent abolir par leur vote une réalité contemporaine qui leur déplaît, et qui sont probablement condamnés à être déçus. Cela ne signifie pas pour autant que le vieillissement de la population, l’intolérance, la peur, le racisme ou la stupidité sont les seules raisons pour lesquelles le Brexit l’a emporté, ou même les raisons principales. Il n’y a aucune preuve, par exemple, que le vote en faveur du Brexit ou la poussée populiste à travers le monde occidental puisse être due à une épidémie soudaine de la stupidité. On peut bien sûr penser que le flux de divertissements idiots auquel les consommateurs occidentaux sont continuellement exposés puisse être à l’origine d’un abêtissement généralisé de la population, ou au moins qu’il puisse nuire aux capacités cognitives et à l’esprit critique de certains. Des études scientifiques suggèrent d’ailleurs que l’intelligence moyenne, qui a augmenté à travers le monde pendant la majeure partie du XXe siècle, pourrait avoir baissé au niveau mondial au cours des dernières décennies. Cependant, cette tendance à la baisse, si elle existe, devrait logiquement affecter davantage les jeunes générations que les précédentes, et elle fournirait donc une explication peu convaincante au vote supposément « stupide » des sujets britanniques les plus âgés.

Une analyse alternative – et probablement plus convaincante – consiste à voir dans le Brexit et la poussée populiste dans les pays occidentaux une révolte « anti-establishment » des « perdants » de la mondialisation. De fait, la mondialisation n’a manifestement pas été le jeu gagnant-gagnant que certains avaient annoncé. Elle a sans doute sorti des millions de personnes de la pauvreté et permis l’émergence d’une classe moyenne dans les pays en développement, mais elle a dans le même temps, et par un mouvement de balancier, fragilisé les classes moyennes et populaires en Occident. D’une part par la délocalisation à grande échelle des emplois manufacturiers vers les pays émergents, et d’autre part de par les effets de l’immigration de masse, qui a augmenté la concurrence pour les emplois peu qualifiés, exercé une pression continue à la baisse sur leur rémunération, et dans certains cas érodé la cohésion sociale. Pour la plupart des travailleurs à travers le monde occidental, les salaires réels ont stagné ou même diminué au cours des dernières décennies, les opportunités d’emploi se sont raréfiées, et l’insécurité sociale et professionnelle a augmenté.

Ces tendances de long terme sont souvent ignorées ou bien même niées par ceux qui insistent que la mondialisation a apporté et continue d’apporter de nombreux avantages économiques, sociaux et culturels. C’est peut-être vrai, mais dans les économies développées ces avantages ont tendance à ne bénéficier qu’à certains segments de la population. Cela inclut ceux qui tirent la majeure partie de leurs revenus de leurs investissements en capital, et qui grâce à la mondialisation bénéficient d’opportunités d’investissement considérablement étendues. Plus généralement, cela inclut également ceux qui sont équipés pour trouver leur place et prospérer dans l’économie de services, ou qui aspirent à le faire.

Dans une grande partie du monde occidental, l’essor du secteur des services, qui a été concomitant à la mondialisation, a été stimulé par les progrès technologiques mais aussi, plus fondamentalement encore, par la « financiarisation » de l’économie. Une part croissante de la création de richesse nominale provient en effet d’activités qui consistent fondamentalement à faire tourner l’argent pour faire plus d’argent, et une part croissante de la main-d’œuvre s’y consacre. Autour de ces activités, et grâce essentiellement au surplus qui en est obtenu, se sont développées ou agrégées une myriade d’autres activités de services. Celles-ci comprennent un certain nombre d’activités à forte valeur ajoutée tels que les services technologiques et professionnels, mais aussi toute une gamme d’activités à plus faible valeur ajoutée tels que les emplois des secteurs de la restauration, des services de proximité ou du commerce de détail, ainsi que tout un tas d’activités intermédiaires, y compris diverses « industries créatives ». Pour ceux qui ont les compétences et les connexions requises pour prospérer dans cette économie de services, autrement dit les « élites » contemporaines, la mondialisation et l’ouverture des frontières – et par association l’Union européenne – représentent des perspectives et opportunités économiques, sociales et culturelles fondamentalement positives. Pour eux, les travailleurs migrants, légaux ou non, représentent la main-d’œuvre volontaire et malléable qui permet de faire tourner l’économie dans laquelle ils naviguent, ainsi que de contenir le prix d’un certain nombre de services qu’ils apprécient et auxquels ils souhaitent avoir accès. Pour ceux qui, pour des raisons variées, ne sont pas équipés pour sauter dans le train de l’économie de services ou bien n’en ont pas la possibilité, la mondialisation et l’ouverture des frontières représentent un risque croissant de relégation économique et sociale. Pour eux, les travailleurs migrants s’apparentent à une concurrence illégitime pour l’accès à l’emploi, au logement et aux services publics, qui porte atteinte à la valeur marchande de leur force de travail et menace leur bien-être et celui des communautés dans lesquelles ils vivent.

Dans la plupart des pays occidentaux, la mondialisation a alimenté une montée des inégalités entre ces deux groupes, et il n’y a aucune indication que la tendance puisse s’inverser. La poussée populiste en cours est, dans une certaine mesure, une réaction de ceux qui se sont retrouvés du côté des perdants de cette évolution. Ils ont tendance à être, en moyenne, plus âgés, ruraux ou périurbains et moins instruits que ceux qui ont bénéficié de la mondialisation ou qui aspirent à faire leur chemin dans les écosystèmes urbains mondialisés et ont des chances raisonnables d’y parvenir. Cependant, le fossé est beaucoup plus affaire de classe sociale que d’âge ou d’éducation. Notre réticence à le reconnaître reflète la mesure dans laquelle les questions de classe sont devenues taboues dans les sociétés occidentales. Nous ne voulons pas parler de rapports de classe, nous ne voulons pas les voir, nous prétendons qu’ils n’existent pas ou qu’ils ne sont plus pertinents, mais cela ne les fait pas disparaître pour autant.

La montée des mouvements populistes est donc un signe qu’un nombre croissant d’électeurs a tendance à se percevoir comme étant du côté des perdants des évolutions associées à la mondialisation. Cette perception ne correspond pas nécessairement pour tous à une réalité statistique, mais qu’importe : en politique, la perception est la réalité. Un sentiment d’inquiétude croissant se répand parmi ces électeurs, qui souvent se transforme en ressentiment et colère contre un système économique et politique qu’ils perçoivent comme préjudiciable à leurs intérêts et aspirations. Un nombre croissant d’entre eux en vient à soutenir des mouvements politiques qui leur promettent une rupture nette avec le statu quo ou parfois un retour à une situation précédente présentée comme plus satisfaisante ou rassurante. Les discours de ces mouvements n’ont pas besoin d’être cohérents, crédibles ou même censés ; aussi longtemps qu’ils sont en adéquation avec le ressentiment ou la colère des électeurs, ils gagnent en popularité. De plus, la plupart des arguments généralement utilisés pour tenter de détourner les électeurs de ces mouvements populistes sont inefficaces, voire contre-productifs. Essayer, par exemple, de dissuader de voter pour le Brexit en prétendant qu’il va réduire à néant les perspectives de croissance économique du Royaume-Uni, n’a que peu de chances de changer l’avis de gens qui estiment ne pas avoir bénéficié des fruits de la croissance économique depuis des années.

La fin de la croissance et la crise de la complexité – ou les histoires que nous choisissons d’ignorer

Plus que la mondialisation elle-même, la cause sous-jacente de la poussée populiste pourrait en fait résider dans la lente extinction de la croissance économique au niveau mondial, et en particulier en Occident. Près d’une décennie après le début de la crise économique et financière qui a éclaté en 2007-2008, l’économie mondiale reste fragile et l’espoir d’une véritable « reprise » s’éloigne sans cesse. Partout, les politiques économiques menées depuis la crise ont largement échoué à relancer la croissance de manière significative et durable. Les politiques monétaires extraordinairement expansives menées par les principales banques centrales du monde ont sans doute permis d’éviter un effondrement complet du système financier mondial et l’ont ensuite maintenu à flot, mais elles n’ont que très marginalement permis de stimuler l’économie productive. Le seul moteur significatif de l’économie mondiale au cours des dernières années – l’incroyable emballement du crédit en Chine, encouragé par l’Etat et alimentant un surinvestissement délirant – ralentit désormais fortement, tirant la croissance mondiale vers le bas.

Ce manque de croissance économique cause des perturbations importantes et génère des défis majeurs dans un monde qui s’était auparavant habitué à une expansion rapide, et où la croissance en est venue à être considérée comme l’état « normal » et presque « naturel » des choses. En Occident en particulier, les entreprises s’attendent à ce que leurs chiffres d’affaire et leurs profits gonflent, les consommateurs à ce que leur niveau de vie et leur pouvoir d’achat augmentent, les gouvernements à ce que leurs recettes fiscales grimpent. Les prêteurs considèrent que les emprunteurs seront en mesure de rembourser leurs dettes, les investisseurs que les entreprises pourront verser des dividendes. Tous basent leurs décisions de dépense et d’investissement, et prennent des engagements financiers à long terme, sur la base de l’hypothèse communément admise que l’économie est appelée à croître sans cesse. Les électeurs, également, attendent des dirigeants politiques qu’ils maximisent la croissance et utilisent ses fruits pour augmenter constamment le bien-être social. Dans une certaine mesure, la croissance économique en est venue à faire quasiment partie du contrat social dans les pays occidentaux, et son absence est ressentie par certains comme une violation par le gouvernement de ses obligations contractuelles tacites.

L’attente et le besoin d’une croissance économique continue et significative ont à tel point été intégrés dans l’ordre économique, politique et social mondial que la croissance est devenue une condition essentielle de son bon fonctionnement et de sa stabilité. Une période prolongée de faible croissance saperait en effet cet ordre de plusieurs façons qui auraient tendance à se renforcer mutuellement. En particulier, elle entraverait la hausse du niveau de vie, entrainerait une instabilité et volatilité financière croissante, et accroîtrait les inégalités des revenus et la concentration des richesses car le processus d’accumulation du capital – qui est l’essence du capitalisme – se déroulerait dans un contexte où il n’y aurait plus de « marée montante » susceptible de « soulever tous les bateaux ». Elle fragiliserait également les finances publiques, réduirait les capacités d’action des Etats, générerait des tensions sociales et politiques croissantes, et augmenterait les risques de dislocation ou de fragmentation politique/géopolitique. Dans une certaine mesure, tout ceci est déjà en cours.

Les responsables politiques et économiques à travers le monde semblent en effet de plus en plus être à la merci de forces économiques et géopolitiques qui échappent à leur contrôle, dont la plupart sont liées directement ou indirectement à la lente extinction de la croissance économique, et qui nourrissent une montée apparemment inexorable de l’instabilité politique dans les pays développés comme dans les pays en développement. Dans ces derniers, cela se traduit souvent par une dérive autoritaire, et parfois par une implosion pure et simple de l’ordre établi ; dans les premiers, cela se traduit par un phénomène de défaillance progressive des Etats démocratiques, dont les institutions politiques maintiennent un semblant de fonctionnalité mais sont de plus en plus incapables de résoudre les principaux problèmes auxquels sont confrontées les sociétés complexes. Cette évolution aboutit à affaiblir progressivement l’ordre mondial libéral qui a prévalu au cours des dernières décennies, et même à saper dans certains pays les fondations de la démocratie libérale. En particulier, elle nourrit souvent une montée de l’intolérance et une remise en cause des libertés individuelles. Dans une large mesure, les progrès de la tolérance et l’extension du domaine de la liberté individuelle au cours des dernières décennies ont en effet été des sous-produits d’une prospérité croissante et d’une foi généralisée dans un avenir meilleur, qui semble désormais s’être évaporée.

La faible croissance économique n’est pas seulement une conséquence de la récession de 2008-2009, comme on le pense souvent, mais la manifestation d’un malaise plus profond qui lui est antérieur et qui a même sans doute contribué à causer la crise financière. Un certain nombre d’explications ont été avancées au cours des dernières années pour tenter d’expliquer cette pénurie mondiale de croissance. Certains économistes l’attribuent essentiellement à un surendettement généralisé, excessif et persistant des agents économiques ; d’autres l’interprètent comme relevant d’une « stagnation séculaire », due à un déficit chronique de la demande résultant du vieillissement de la population et de l’augmentation des inégalités de revenu et de richesse, et/ou aux rendements décroissants de l’innovation technologique. Ces différentes explications ont probablement toutes un certain degré de validité. Cependant, elles ont tendance à se focaliser sur des phénomènes qui, même si ils agissent comme divers freins à la croissance, sont en fait probablement des symptômes du malaise économique mondial plutôt que ses causes profondes.

Plus encore qu’à ce que les économistes prennent habituellement en compte, c’est-à-dire les contraintes pesant sur le capital ou le travail et sur la productivité de leur utilisation, le ralentissement de la croissance économique mondiale depuis la crise financière – et même avant – est probablement dû à des facteurs que généralement ils ignorent, à savoir des contraintes sur la fourniture d’énergie et d’autres ressources biophysiques qui alimentent le processus économique et permettent son fonctionnement. La capacité du monde à créer de la richesse supplémentaire est en effet contrainte par des limites biophysiques, qui au fur et à mesure que l’on s’en approche ont tendance à augmenter les coûts d’acquisition, limiter la quantité et dégrader la qualité des flux d’énergie et de ressources naturelles supplémentaires qui doivent être apportées au processus productif. La création de richesse est également contrainte par les coûts sans cesse croissants de certains effets secondaires du processus économique (ce que les économistes appellent « externalités négatives » et qui incluent en particulier les atteintes à l’environnement, dont le changement climatique), et par la nécessité croissante de les « internaliser » dans le système de prix. Ces contraintes biophysiques, en augmentant, ont tendance à peser de plus en plus sur la capacité productive de l’économie, érodant ainsi progressivement le potentiel de croissance de la productivité et de la production.

Les causes profondes de l’érosion du potentiel de croissance de l’économie mondiale sont donc probablement liées à des contraintes biophysiques plus encore qu’à des évolutions affectant seulement les facteurs de production auxquels les économistes s’intéressent, à savoir le capital et le travail. Par conséquent, les politiques visant à stimuler ou relancer la croissance économique en ciblant les facteurs capital et travail et la productivité de leur utilisation sont très vraisemblablement destinées à échouer – et de fait elles ont échoué depuis plusieurs années à atteindre les résultats qui en étaient escomptés. La poursuite de ces politiques n’aboutirait qu’à exercer une pression sans cesse croissante sur ces facteurs de production – et plus particulièrement sur le facteur traditionnellement le plus faible, à savoir le travail – pour tenter d’obtenir des gains de productivité et une croissance de la production qui ne se matérialiserait jamais, ou seulement faiblement. De fait, le facteur travail est déjà soumis depuis plusieurs années et de manière continue à une double pression – pression à la hausse en matière de productivité, à la baisse en matière de rémunération – qui est un contributeur majeur à la réaction populiste actuellement en cours dans de nombreux pays occidentaux.

Au cours des dernières décennies, le monde industrialisé a trouvé une solution de contournement aux contraintes biophysiques en élargissant le champ du capitalisme mondial, mais aussi et peut-être plus fondamentalement en substituant l’accumulation de dette à la création de richesse. Cette croissance alimentée par la dette, qui a contribué à permettre la transition des pays occidentaux vers une économie basée sur les services, a implosé en 2008-2009. Depuis lors, elle n’est plus maintenue en coma artificiel que par les injections de liquidités gigantesques effectuées par les principales banques centrales du monde, ainsi que par les bulles d’actifs massives et cumulatives qui en ont résulté dans les pays développés comme dans les pays émergents. Ces injections et ces bulles spéculatives ont jusqu’à présent permis d’éviter une déflation brutale des actifs qui sous-tendent l’ensemble du système financier et économique mondial, mais la capacité des banques centrales à contenir cette spirale déflationniste se réduit au fil du temps et alors que la croissance réelle continue à faire défaut.

En plus de peser sur la croissance économique, les contraintes biophysiques – en particulier les diverses contraintes pesant sur l’approvisionnement en énergie – peuvent également avoir un impact négatif sur la capacité des sociétés à innover et à maintenir leur niveau de complexité. Comme l’a montré l’anthropologue et historien américain Joseph Tainter, les sociétés humaines complexes peuvent historiquement être conçues comme des organisations qui œuvrent à la résolution de problèmes, et qui ont tendance pour résoudre les problèmes sociaux, économiques et politiques auxquels elles sont confrontées à développer une complexité organisationnelle et technique croissante. Au fur et à mesure que leur complexité augmente, les problèmes auxquels elles doivent faire face deviennent de plus en plus difficiles à résoudre, nécessitant des investissements sans cesse plus importants pour maintenir et augmenter encore leur complexité économique et sociétale, et ainsi leur capacité à régler de nouveaux problèmes plus complexes.

Selon Joseph Tainter, un facteur déterminant permettant à une société de développer une plus grande complexité organisationnelle et technique est sa capacité à obtenir et utiliser des quantités d’énergie croissantes. De fait, la disponibilité d’énergie abondante, bon marché et de haute qualité, obtenue essentiellement de ressources fossiles, a joué un rôle fondamental dans le développement de la capacité des sociétés industrielles à construire des systèmes économiques, techniques, politiques et sociaux sans cesse plus complexes. Au fur et à mesure que des contraintes biophysiques affectent la quantité et la qualité de l’énergie et d’autres ressources essentielles au processus économique, la « spirale » énergie-complexité identifiée par Joseph Tainter peut devenir descendante plutôt qu’ascendante. L’innovation technologique peut permettre de ralentir cette évolution en augmentant la productivité des ressources énergétiques et de leur utilisation, mais l’histoire et la recherche montrent que l’innovation dans les pays industrialisés tend à devenir plus coûteuse et moins productive au fil du temps, ce qui signifie que les sociétés sont contraintes d’augmenter en permanence leurs investissements dans l’innovation pour pouvoir continuer d’atteindre la complexité accrue qui leur permet de résoudre leur problèmes.

L’investissement dans la complexité socio-politique, cependant, atteint généralement après un certain temps un stade de rendements décroissants, ce qui signifie que les rendements bénéfiques marginaux (en termes de problèmes résolus) obtenus des suppléments de complexité tendent à diminuer, conduisant à une réduction de la capacité à résoudre les nouveaux problèmes qui se posent et à faire face à leurs conséquences. Ces rendements peuvent même devenir négatifs, auquel cas les sociétés ne sont souvent plus capables de maintenir le niveau de complexité qu’elles ont atteint. En règle générale, elles ont alors tendance à retomber à un niveau de complexité moindre.

Depuis leur émergence, les sociétés industrielles n’ont cessé de devenir plus complexes, et elles continuent de le faire. Un exemple de cette complexité croissante est le développement de systèmes de santé publique, de protection sociale ou encore de redistribution sophistiqués, visant à préserver ou à améliorer la cohésion sociale. Ces systèmes ont tendance à devenir de plus en plus complexes au fil du temps et nécessitent des investissements sans cesse croissants, que de nombreux pays ont désormais du mal à engager. Des manifestations plus récentes de la complexité croissante de nos sociétés incluent le développement de chaînes d’approvisionnement globalisées en flux tendus, la dépendance croissante de tous nos systèmes et infrastructures critiques à l’égard d’Internet, ou dans un autre domaine la diversification croissante de la composition ethnique et culturelle des sociétés occidentales. Les sociétés diversifiées et multiculturelles sont en effet généralement des constructions sociales plus complexes que les sociétés ethniquement et culturellement plus homogènes, et elles ont par conséquent tendance à être plus complexes à gouverner.

Dans le domaine de la gouvernance, précisément, la complexité croissante de nos sociétés recouvre également le développement de structures politiques transnationales complexes, telles que l’Union européenne. En tant que système de gouvernance, l’UE est plus complexe que les États qui la composent et sur lesquels elle est fondée. En termes historiques, le fait qu’un tel système complexe de gouvernance transnationale ait pu être mis en place et fonctionner à cette échelle pendant un temps est remarquable, peut-être même miraculeux. Cependant, ce système devient désormais de plus en plus dysfonctionnel, et les ressources essentielles qui seraient nécessaires pour réaliser les investissements en complexité supplémentaires requis pour résoudre ses problèmes – en termes de capital politique en particulier – font défaut.

La crise politique qui semble engloutir les pays occidentaux, et plus particulièrement l’Europe, suggère que nous pourrions être proches ou même avoir déjà atteint le point identifié par Joseph Tainter au delà duquel notre manière « normale » de résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés – à savoir investir dans la complexité organisationnelle et technique – fournit des rendements décroissants. Si tel est le cas, nous ne devrions pas être surpris de voir de plus en plus de nos systèmes économiques, techniques, politiques et sociaux complexes présenter des signes de stress croissant, ou même parfois des signes d’échec. Alors que notre capacité à investir dans un supplément de complexité continue à être érodée par les contraintes biophysiques liées en particulier à l’énergie, nous devrions nous attendre à voir ces signes de stress systémique se multiplier et s’accentuer. Cette évolution pourrait conduire, à terme, à une sorte de rupture systémique et à une « simplification » sociétale forcée. Les révoltes populaires contre la mondialisation, l’UE ou le multiculturalisme sont des signes que nos sociétés éprouvent d’ores et déjà du mal à maintenir leur niveau de complexité et sont soumises à de puissantes forces qui les tirent vers un niveau de complexité plus faible (économies localisées, gouvernance nationale, sociétés homogènes, etc.).

Ces tendances sont largement occultées, cependant, par notre habitude de penser aux problèmes auxquels nous sommes confrontés en termes purement politiques, c’est-à-dire en termes de choix de gouvernance, de leadership et d’action publique, indépendamment des circonstances historiques dans lesquelles ces choix sont faits. Si quelque chose ne se développe comme nous l’attendons ou semble ne plus fonctionner, nous avons tendance à en blâmer les décideurs politiques et les décisions qu’ils ont prises ou n’ont pas prises, les électeurs et les choix qu’ils ont fait, et plus rarement la façon dont nos institutions publiques sont établies. Ainsi, face à la crise prolongée de l’UE, nous tenons pour responsable la génération actuelle des dirigeants européens, que nous accusons de médiocrité et d’incapacité à s’élever au niveau de leurs prédécesseurs – même si ces prédécesseurs sont précisément ceux qui ont construit l’édifice dysfonctionnel de l’UE en premier lieu. Nous essayons d’imaginer des solutions qui permettraient de résoudre les problèmes de l’Union, mais nous choisissons commodément d’ignorer que les conditions nécessaires à leur adoption et à leur mise en œuvre ne peuvent probablement pas être remplies. En poursuivant dans cette direction, nous nous condamnons à faire des choix politiques ou institutionnels qui ne permettront vraisemblablement pas de résoudre nos problèmes actuels de manière satisfaisante, mais qui créeront de nouveaux problèmes que nous serons incapables de résoudre ou même de comprendre, et qui entraineront des conséquences imprévues que nous ne parviendront peut-être pas à contrôler.

Alors que se multiplient les signes que nous pourrions être entrés dans une crise de complexité due à l’augmentation des contraintes biophysiques et caractérisée par des rendements décroissants de nos investissements dans la complexité de nos sociétés, nous entrons dans une époque où les circonstances vont primer sur les personnalités ou les institutions. Par conséquent, ce dont nous avons maintenant besoin n’est pas d’élire de nouveaux « leaders » politiques promettant de nous conduire plus haut sur l’échelle de la complexité, mais de pouvoir faire des choix collectifs nous permettant de maintenir une organisation sociale plus ou moins fonctionnelle dans une ère de réduction des attentes et des espérances. Il n’y a évidemment aucun signe que ceci puisse se produire, ou même que cela soit possible. Il est donc tout à fait raisonnable de penser que, quels que soient désormais nos choix politiques, nos systèmes économiques, techniques, politiques et sociaux devraient continuer à devenir de plus en plus dysfonctionnels et à dériver péniblement vers leur point de rupture. Le voyage jusqu’à ce point continuera probablement à rendre perplexe la plupart d’entre nous, et sera vraisemblablement rythmé par la clameur sans cesse plus forte des caudillos populistes.

 

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2 thoughts on “#Brexit, poussée populiste et crise de la complexité

  1. Je lis cet article grace à la recommandation de George Monbiot. Cet article éclaire bien les convulsions politiques actuelles (Brexit, Trump, voire meme la primaire de la droite en France) et intègre mes connaissances concernant la gigantesque crise climatique au dessus de nos têtes. Je ne me réjouis pas du coté crépusculaire de l’analyse et de sa conclusion, mais c’est toujours mieux d’avoir le sentiment de comprendre ce qui se passe. Maintenant il s’agirait d’imaginer la façon de renverser cette marée si bien identifiée (et qui risque de soulever toutes les peurs, pour rester dans la puissante metaphore utilisée par l’auteur à propos de l’importance de la croissance). Nous, notre piste, c’est d’identifier la reduction des émissions de gaz à effet de serre comme le combat commun qui permettrait de nous remettre tous ensemble pour éviter le pire du rechauffement climatique et construire vensemble un monde plus juste et durable.

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