#AttentatDeNice : sans surprises

 

NIce

L’attentat du 14 juillet à Nice laisse à nouveau la France sous le choc. Cette nouvelle attaque, pourtant, n’a rien de véritablement surprenant. Elle marque une nouvelle étape dans l’escalade de l’horreur qui rythme désormais la vie du pays et de ses habitants, mais elle ne révèle rien qui n’était déjà su. Elle ne fait que confirmer, et c’est là sans doute le plus effrayant, que la France est manifestement incapable d’empêcher ce qui est pourtant largement prévisible.

L’attaque du 14 juillet au soir sur la Promenade des Anglais à Nice laisse une fois de plus la France et les Français sidérés. Un camion lancé à pleine vitesse sur une foule massée pour assister à un feu d’artifice, le soir de la Fête Nationale. Une course mortelle sur presque deux kilomètres. 84 morts dont de nombreux enfants, des dizaines de blessés dont un nombre important dans un état critique. Des dizaines de vies fauchées ou brisées, des familles endeuillées et traumatisées à jamais, une ville durablement meurtrie.

Une fois passé le choc initial, pourtant, on ne peut que constater à quel point ce nouveau massacre nous surprend au fond assez peu. La méthode est certes sans précédent, la personnalité et le parcours du tueur peuvent paraître déconcertants, mais la survenue d’une nouvelle attaque terroriste était largement attendue – et ses conséquences largement prévisibles.

C’est en effet sans surprise que la France est à nouveau visée. L’on sait depuis un moment déjà qu’elle est devenue la cible privilégiée des djihadistes. Sans doute moins pour les motifs ou prétextes qu’ils invoquent en général pour « justifier » leurs actes – les interventions militaires de la France en Syrie ou au Sahel, son soutien passé ou présent aux régimes combattus par les islamistes au Moyen-Orient ou en Afrique, son passé colonial émaillé de violence, son supposé « racisme » ou son « islamophobie » rampante – que parce qu’elle est devenue le « maillon faible » de l’Occident. A savoir le pays pour lequel le rapport entre le « coût » de l’action terroriste et son « bénéfice » en termes d’impact est potentiellement le plus favorable à l’entreprise djihadiste. La France est en effet un pays qu’il est relativement facile et peu couteux de frapper, en raison du support croissant, matériel et humain, dont y bénéficie la cause islamiste. Elle est surtout le pays occidental où l’action terroriste est susceptible d’avoir le plus grand impact politique et social. Les réseaux djihadistes savent en effet parfaitement quel peut être l’effet de frappes terroristes à répétition sur une société française profondément fracturée et divisée. Après les attentats de janvier et novembre 2015 à Paris, une autre attaque d’envergure était donc prévisible, presque attendue. Elle n’a pas eu lieu durant le championnat d’Europe de football comme on pouvait le craindre – ce dont le président François Hollande se félicitait d’ailleurs quelques heures seulement avant le drame de Nice – mais elle est finalement arrivée. Aussi sûrement que la prochaine arrivera dans un avenir relativement proche.

C’est également sans surprise que les « mesures » adoptées depuis début 2015 ont échoué à éviter le nouveau drame. Les frappes aériennes sur les bastions de l’organisation « Etat islamique » (EI) en Syrie, le déploiement massif de militaires et de forces de l’ordre décidé au lendemain des attentats de janvier 2015 (opération « Sentinelle »), ou encore « l’état d’urgence » qui est censé prévaloir dans le pays depuis ceux de novembre dernier ont peut-être contribué à déjouer plusieurs projets d’attentats ces derniers mois, mais n’ont en rien permis d’empêcher un homme seul, profitant d’apparentes failles de sécurité, de commettre un carnage, à une date et en un lieu hautement symboliques. Quelques heures avant l’attentat de Nice, François Hollande annonçait d’ailleurs la levée prochaine de l’état d’urgence et une allègement des effectifs de l’opération Sentinelle – annonces bien évidemment oubliées après les événements tragiques de la Promenade des Anglais. De nouvelles frappes contre le groupe EI ont depuis lors été engagées, l’opération Sentinelle va être poursuivie et « rééquilibrée » vers les grands rassemblements estivaux (dont les annulations se multiplient cependant), et l’état d’urgence est prolongé pour six mois, probablement davantage. En plus, on décide cette fois-ci de faire appel à la « réserve opérationnelle », que les volontaires « patriotes » sont invités à rejoindre pour suppléer l’armée et les forces de l’ordre. Peu à peu, attentat après attentat, choc après choc, une sorte de militarisation de la société française prend forme, qui n’empêchera pas plus le prochain attentat qu’elle n’a empêché celui de Nice, mais qui à n’en pas douter s’accentuera encore une fois qu’il aura eu lieu.

C’est pareillement sans surprise aucune que l’apparente « unité nationale » qui prévalait au lendemain des attaques contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher a définitivement volé en éclats. La manifestation monstre du 11 janvier 2015, dans laquelle on avait voulu voir l’espoir d’un sursaut, aura en fait sans doute marqué le chant du cygne du projet républicain français. Présenté pendant quelques mois comme le symbole quasi sacré d’une possible refondation républicaine, le 11 janvier n’aura probablement été que le dernier totem d’une république moribonde. Déjà, l’ambiance avait fondamentalement changé après les attentats de novembre 2015 en Île-de-France. Peu de rassemblements citoyens, pas de mobilisation massive, un pays comme sonné, abasourdi, stupéfait, presque tétanisé. Avec la tragédie de Nice, un nouveau palier est franchi, la stupéfaction fait place à l’exaspération et à la colère. Les représentants de l’Etat sont désormais accueillis sous les huées et les insultes lors des cérémonies de commémorations. Incapable d’empêcher le drame, le pouvoir socialiste a perdu le peu de crédibilité qui lui restait, et il est peu probable que le tandem Hollande/Valls bénéficie cette fois-ci d’une quelconque embellie, même temporaire, dans les sondages d’opinion. L’opposition, de son côté, a définitivement enterré l’union sacrée et pilonne l’exécutif de critiques – que le parti socialiste s’empresse évidemment de qualifier d’indignes et outrancières. La droite, il est vrai, a certainement sa part de responsabilité dans la transformation de la France en cible privilégiée des djihadistes, mais elle n’a aujourd’hui plus d’autre choix que de s’engager dans une surenchère sécuritaire si elle souhaite encore pouvoir éviter une hémorragie massive des ses électeurs vers le Front National.

Car c’est aussi sans surprise que le drame devrait bénéficier au parti frontiste. Déjà quasiment assurée d’arriver en tête du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, Marine Le Pen pourrait ainsi creuser l’écart à la faveur du climat de tension qui prévaut désormais dans le pays, et qui pourrait encore s’aggraver dans les prochains mois. Plus encore que les effets de la crise économique et l’incapacité des gouvernants successifs à réduire significativement le chômage de masse, plus encore également que la pression migratoire croissante aux frontières d’une Europe en voie de désintégration, la menace terroriste et les fractures identitaires qu’elle révèle et accentue « font le jeu » du FN. A la suite de chaque nouvel attentat, et alors que le pouvoir semble de plus en plus impuissant à empêcher le suivant, de nouveaux électeurs franchissent le pas du vote frontiste, une voie généralement sans retour. Les cris de ceux qui continuent d’accuser l’extrême droite de vouloir « capitaliser » sans scrupule sur ces événements dramatiques – comme s’il pouvait en être autrement – n’y changeront rien. Le parti de Marine Le Pen a désormais, pour des raisons structurelles qui échappent largement au contrôle des élites du pays, du vent dans les voiles, un vent qui devrait selon toute vraisemblance se renforcer encore au fil des longs mois qui nous séparent de l’élection présidentielle. Tant et si bien qu’une victoire de la candidate frontiste au second tour, même si elle reste improbable, n’est plus du domaine de l’impossible.

« Encore un ou deux attentats, et… »

Au delà du FN, les services de renseignement français s’inquiètent apparemment d’une radicalisation en cours de certains groupuscules d’extrême droite, qui se prépareraient semble-t-il à des « affrontements intercommunautaires », voire souhaiteraient les provoquer. Le patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), Patrick Calvar, évoquait il y a quelques semaines devant les députés de la commission d’enquête parlementaire sur les attentats du 13 novembre les risques grandissants de « confrontation » entre « l’ultra-droite » et la communauté musulmane, voire les risques de « guerre civile ». « Encore un ou deux attentats », disait-il, et la confrontation adviendra. Il est cependant probable que ces groupuscules « identitaires », si effectivement ils se préparent à l’affrontement, restent dans l’ombre jusqu’à l’élection présidentielle de 2017 : ils ne feront sans doute rien qui puisse nuire à la candidate FN avant, mais ils pourraient effectivement passer à l’action par la suite si elle échoue à conquérir l’Elysée, ce qui reviendrait pour l’extrême droite française ou une partie d’entre elle à renoncer à la conquête démocratique du pouvoir. Quoi qu’il en soit, le renseignement français se donne désormais pour tâche de bloquer ces groupes qui pourraient être tentés par la violence intercommunautaire. Il est d’ailleurs très probable qu’il y parvienne davantage qu’il ne parvient désormais à bloquer la menace terroriste…

L’attentat de Nice révèle en effet une fois de plus l’extrême vulnérabilité de la France face au terrorisme islamiste. Bien sûr, de nombreuses voix continuent de clamer que tout cela n’a « rien à voir avec l’Islam », mais elles deviennent de moins en moins audibles dans une société qui se rapproche à chaque attaque un peu plus du point de rupture. Certains invoquent cette fois-ci une possible psychopathologie pour expliquer le geste du terroriste au camion. L’homme, violent et menant une vie privée dissolue, n’était apparemment pas religieux et consommait de l’alcool et du porc. Connu pour des faits de délinquance, il était en revanche inconnu des services de renseignement et n’avait apparemment aucun lien établi avec les réseaux djihadistes. Son acte criminel pourrait donc être dû selon certains à des troubles psychiatriques profonds plutôt qu’à des convictions religieuses – un peu comme ce pilote allemand qui avait l’année dernière volontairement précipité son avion et ses passagers sur une montagne. Rien à voir avec l’Islam, donc, d’autant plus qu’un tiers des victimes de la tuerie de Nice sont musulmanes. Nombreux sont d’ailleurs ceux qui considèrent que Daech n’a revendiqué l’attentat que de manière opportuniste, sans l’avoir en rien organisé ou commandité.

Cette interprétation, faussement rassurante, passe en fait à côté de l’essentiel. L’essentiel qui est précisément que les réseaux djihadistes n’ont plus besoin de véritablement organiser ou commanditer des attaques depuis leurs bases du Moyen Orient. Qu’ils n’ont plus besoin de former des terroristes dans leurs camps d’entraînement. Qu’ils n’ont plus besoin de mobiliser des ressources et des moyens importants pour perpétrer un massacre. Qu’il existe des individus, en Europe et plus particulièrement en France, qui peuvent se « radicaliser » seuls, en l’espace de quelques jours ou quelques semaines, sans fréquenter les mosquées salafistes, sans séjourner en prison, sans être en contact avec les hommes de Daech. Des individus qui peuvent planifier et exécuter un carnage avec des moyens rudimentaires – et il existe de fait de multiples moyens « low tech » de tuer une foultitude de gens. Des individus qui n’ont pas peur de la mort, qui en viennent même à la souhaiter, comme une sorte de rédemption pour eux-mêmes et une punition méritée pour leurs victimes « infidèles », même et surtout si celles-ci sont musulmanes. Combien ces individus sont-ils ? Impossible à déterminer, mais le drame de Nice confirme qu’ils existent et peuvent passer à l’acte sans que quiconque ne les voit venir. Cette évolution rend de plus en plus difficile, voire impossible de détecter les signes de dérive et d’identifier au sein de la communauté musulmane les individus qui présentent des risques de radicalisation. Le seul « facteur de suspicion » restant – ou perçu comme tel par une partie croissante de la société française – est la religion musulmane elle-même.

Suspicion généralisée

La tragédie de Nice devrait donc sans surprise venir renforcer la « suspicion généralisée » qui s’est développée ces dernières années vis-à-vis de la communauté musulmane de France. Le terrorisme n’est qu’un des facteurs explicatifs de cette suspicion, nourrie aussi et surtout par le poids démographique croissant des musulmans en France et par la visibilité sans cesse plus démonstrative de l’Islam ou encore son pouvoir d’attraction dans une société que l’on pensait être devenue largement « areligieuse » voire « aspirituelle ». Pour un nombre croissant de Français, l’ensemble des problèmes politiques, économiques et sociaux deviennent progressivement secondaires face à un phénomène d’islamisation qui semble être validée par des faits empiriques – y compris les attentats meurtriers que l’on ne parvient pas à empêcher. Cette « idéologie de l’islamisation » se développe et progresse indépendamment du FN, mais elle profite néanmoins au parti et nourrit son ascension.

Certains voient bien sûr dans cette évolution l’effet des discours « racistes » de l’extrême droite et d’une supposée « lepénisation des esprits ». Mais ce phénomène, pour réel qu’il soit, est bien plus un symptôme du problème auquel la France est confrontée que leur cause. Cette cause est fondamentalement liée au fait que la France, comme d’autres nations européennes, se trouve aujourd’hui face à un défi historique tout à fait exceptionnel : l’implantation rapide sur son sol d’une nouvelle religion, précédemment considérée comme étrangère – ce qui n’était pas arrivé depuis la chute de l’Empire romain et l’installation du christianisme. Une telle implantation ne peut se faire sans friction et sans heurt.

Le phénomène de « friction » est d’autant plus aigu que la nouvelle religion en question ne consiste pas simplement en un culte, mais en une civilisation, qui sur bien des aspects fondamentaux diverge de manière significative de la civilisation occidentale. L’Islam est en effet non seulement une foi, mais un mode de vie. Il codifie l’ensemble des aspects de la vie humaine – privés et publics, personnels et collectifs – autour de l’adoration de Dieu et de la soumission à sa volonté. Il prescrit des normes sociales, culturelles, et relationnelles représentant le chemin à suivre pour respecter la loi divine. Aucun aspect de la vie du fidèle musulman ne peut lui être étranger, et il est donc par essence « politique ». L’expression « Islam politique », souvent utilisée sous nos latitudes, n’est rien de plus qu’un pléonasme.

D’autre part, l’Islam n’est pas pour ses adeptes une religion parmi d‘autres mais « la » religion, la seule « vraie » religion, littéralement « révélée » par Dieu aux hommes par l’intermédiaire du Prophète Mahomet. Le livre sacré des musulmans n’est pas, contrairement à la Bible des chrétiens, un récit fait par des hommes, mais la parole révélée d’un Dieu tout puissant et omniscient. Aucune prise de distance significative n’est donc permise, nulle déviation n’est tolérée, et les possibilités d’interprétation sont limitées : on ne peut être à la fois un homme soumis et un esprit libre et critique… Bien sûr, cette religion « vraie » révélée par Dieu à Mahomet à vocation à s’imposer aux hommes, à tous les hommes. Mahomet est le dernier prophète envoyé à l’Humanité, l’Islam sa religion ultime et définitive, par essence excellente et universelle. La conversion progressive de l’ensemble des humains est donc naturelle et légitime, et le prosélytisme fait partie intégrante de la foi musulmane. Qu’ils soient « modérés », « radicaux » ou quoi que ce soit entre les deux, les musulmans sont imprégnés de cette croyance en la perfection de leur religion, en sa supériorité intrinsèque par rapport aux autres cultes, et en sa vocation naturelle à s’imposer partout. Ils peuvent diverger sur les méthodes à employer pour y parvenir, mais tous considèrent que les autres religions ont vocation, à terme, à s’effacer d’une façon ou d’une autre devant la religion de vérité, qui règnera sur le monde au jour du Jugement Dernier.

L’extension de l’Islam, son implantation sur de nouvelles terres s’est principalement faite, au cours de ses 1400 ans d’existence, par la conquête armée. Il s’est ainsi étendu de la péninsule arabique à l’ensemble du Moyen-Orient, puis vers l’Afrique et l’Asie, ainsi que vers l’Europe du sud ou son avancée a été stoppée par les armes. Historiquement, son implantation ne s’est donc jamais faite de manière pacifique. Partout ou il a pris pied, il a peu à peu supplanté les autres religions et étendu son emprise y compris politique sur la société, ou bien il s’est installé dans une confrontation continuelle et sanglante avec les autres cultes. Il n’existe aucun exemple historique de cohabitation pacifique durable et égalitaire entre l’Islam et une quelconque autre religion ou civilisation, pas plus dans la mythique Andalousie d’avant la « Reconquista » que dans la Turquie contemporaine supposément laïque. Pas un seul.

La période contemporaine est la première durant laquelle l’Islam s’étend non plus par la force mais par les effets de l’immigration de masse et de la démographie. Pacifiquement donc, en apparence du moins, mais non sans « friction ». Beaucoup en Europe de l’Ouest ont choisi d’ignorer l’Histoire et voulu voir en l’Islam une simple religion « comme une autre », qui pourrait venir s’ajouter sans heurts à celle déjà présentes sur le sol européen. En France particulièrement, la croyance en l’universalité des valeurs républicaines a amené à penser qu’un supposé « Islam de France » pourrait n’être rien d’autre qu’une simple communauté de croyance qui viendrait tranquillement prendre place dans un « patchwork » de cultes s’épanouissant harmonieusement côte à côte au sein de la République laïque. Le terrorisme islamiste – ainsi que toutes les autres et multiples manifestations de la « friction » croissante entre l’Islam et le reste de la société – mettent à mal cette illusion.

L’intégration harmonieuse dans une société de culture judéo-chrétienne largement sécularisée d’une religion « globalisante », qui se perçoit comme détentrice d’une vérité universelle, et dont l’essence civilisationnelle va à l’encontre de certains des principes fondamentaux de la démocratie et de la laïcité s’avère être un défi que même la « patrie des droits de l’Homme » ne parvient pas à relever. Elle n’y est pas manifestement pas parvenue au cours des dernières décennies, durant lesquelles ses promesses d’égalité et de fraternité ont fini par devenir largement incantatoires, et ses rêves de mixité et de « vivre-ensemble » se sont peu à peu brisés sur les dérives communautaristes et le développement d’un véritable « apartheid » ethnico-culturel. Elle n’y parviendra sans doute pas davantage à l’avenir, alors que la menace terroriste la fragilise, que son système politique est à bout de souffle et son économie en déclin : une société hantée par l’idée et la conscience de son propre déclassement ne fournit pas un terreau favorable au développement d’une plus grande harmonie civile. Elle y parviendra d’ailleurs d’autant moins que la bataille en cours pour le cœur de l’Islam dépasse largement ses frontières et ses capacités d’action. C’est aujourd’hui l’ensemble du monde musulman qui est soumis à une poussée de radicalisme qui se nourrit des échecs politiques et économiques répétés des pays musulmans, combinés à leur dramatique explosion démographique. Cette bataille se mène principalement dans les pays musulmans eux-mêmes, mais elle « déborde » partout où se trouve une communauté musulmane. Désormais, seules les pays dont l’Islam est absent peuvent s’estimer être à l’abri du risque terroriste djihadiste.

Cela ne signifie pas, bien évidemment, que tous les musulmans doivent être assimilés à des terroristes en puissance. Les musulmans sont en grande majorité pacifiques, et les victimes du terrorisme islamique à travers le monde sont en grande majorité musulmanes. Mais il n’en reste pas moins que les terroristes djihadistes sont bel et bien des musulmans, que c’est au nom d’Allah qu’ils assassinent, et qu’il devient de plus en plus difficile de détecter et prévenir les phénomènes de radicalisation. On peut débattre à l’infini sur le fait de savoir si la vision guerrière des djihadistes est ou non conforme aux enseignements de l’Islam, ou si au contraire l’Islam est comme le prétendent certains une religion « de paix et d’amour » qu’ils tenteraient de prendre en otage et qui serait en quelque sorte victime de leurs agissements. On peut sans doute trouver dans le Coran une foule d’arguments en faveur d’une thèse comme de l’autre. Mais cela ne change rien au fait que les sources du problème terroriste, comme d’ailleurs des autres manifestations de la « friction » croissante entre l’Islam et les sociétés occidentales, se trouvent dans l’Islam.

Scénarios

Pour la France, où la communauté musulmane représente environ 10% de la population et est en croissance rapide, les frappes terroristes répétées engendrent un risque croissant de désintégration. Elles pourraient en particulier pousser une partie de la société française à rejeter encore un peu plus sa composante musulmane, qui en retour serait elle-même soumise à une tentation de radicalisation accrue. Ce cercle vicieux, au demeurant, est déjà enclenché. Le terrorisme est en effet un poison lent qui nourrit la suspicion et sape les fondements de la concorde civile, exactement comme l’espèrent les djihadistes. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement, alors que le pouvoir politique, quel qu’en soit la couleur, semble définitivement incapable de garantir la protection des citoyens ? La menace terroriste, constante, protéiforme et diffuse, est de fait appelée à durer pour des années, voire des décennies.

Face à cette menace qui pèse sur l’avenir du pays, la réponse politique ne pourra malheureusement être que principalement sécuritaire. Tout autre voie condamnerait les gouvernants en place à être balayés par une population exaspérée et à ouvrir le chemin du pouvoir aux tenants d’une réponse plus ferme. On pourrait ainsi imaginer une sorte d’évolution « à l’israélienne » de la société française, apprenant à vivre avec un danger constant et y répondant notamment par une enrégimentement généralisé et un encadrement strict des libertés publiques. Les Français semblent être de plus en plus favorables à une telle évolution, si l’on en croit certaines enquêtes d’opinion. Selon un sondage Ifop pour Le Figaro, publié le 17 juillet, un Français sur deux estime désormais que la France est en guerre, et 81 % des sondés se disent prêts à accepter davantage de contrôles et une certaine limitation de leurs libertés afin de lutter contre le terrorisme. Et d’ores et déjà les demandes semblent affluer pour rejoindre la réserve opérationnelle, laissant augurer de la constitution prochaine d’une sorte de « Garde Nationale ».

Une évolution « à l’israélienne » de la société française aboutirait inévitablement, à terme, à ériger des murs entre communautés, comme l’a fait l’état hébreu. Elle n’éradiquerait aucunement le terrorisme, bien au contraire, mais permettrait seulement de le contenir suffisamment pour pouvoir maintenir un semblant de normalité. Une telle évolution est pourtant assez peu probable, la société française contemporaine n’étant dotée ni de l’élan vital, ni de la résilience, ni de la cohésion dont fait preuve la société israélienne, qui sait qu’il en va de sa survie. Un scénario sans doute plus probable verrait ainsi les attentats se poursuivre malgré l’escalade sécuritaire et entraîner tôt ou tard des troubles civils graves sous forme d’affrontements intercommunautaires, pouvant déboucher à terme – et comme semblent le craindre les services de renseignement – sur une sorte de « guerre civile » à l’issue imprévisible. Une évolution « à la libanaise », en quelque sorte, qui n’est pas aussi improbable qu’il n’y paraît : lorsqu’une société humaine se révèle incapable de solutionner de manière pacifique des problèmes essentiels auxquels elle est confrontée, elle en vient souvent à tenter de les résoudre par la violence. Alternativement, la société française pourrait au contraire, comme l’a imaginé l’écrivain Michel Houellebecq, dériver sans véritable réaction au fil des attaques vers une sorte de « soumission » à l’Islam, faite d’abord d’accommodements de moins en moins raisonnables avec les tenants de l’Islam rigoriste, puis d’une acceptation plus ou moins consciente et volontaire de la domination politique et sociale de l’Islam comme condition du retour d’un semblant de paix civile. Une évolution « à la Houellebecq», faute d’expression plus appropriée.

Au vu des différents scénarios possibles, une évolution « à l’israélienne » pourrait n’être qu’un moindre mal. Il est cependant bien évidemment impossible de savoir si c’est ce chemin que le pays empruntera. En plus de la menace terroriste, une multitude de facteurs sont susceptibles d’influer sur l’évolution de la société française dans les mois et les années qui viennent. La seule certitude, à ce stade, est que la « douce France, cher pays de mon enfance, bercée de tendre insouciance » est définitivement morte et enterrée, et que les Français ne sont pas près de chanter à nouveau « la ballade des gens heureux ». Mais cela non plus, ce n’est pas vraiment une surprise.

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