La France à l’heure des mauvais choix

La campagne présidentielle arrive péniblement à son terme, et l’issue de l’élection paraît des plus incertaine. Les écarts entre les principaux candidats se resserrent, les Français semblent de plus en plus indécis. Rien de vraiment surprenant, en fait, tant ne leur sont plus désormais ouverts que de mauvais choix.

Les élections présidentielles rythment traditionnellement la vie politique française. Plus que cela, même, elles en constituent l’alpha et l’oméga, le principe organisateur. A intervalles réguliers, tous les sept ans jadis, tous les cinq ans désormais, la France se laisse donc aller à des moments d’exaltation politique qui n’ont pas vraiment d’équivalent chez nos voisins européens, comme emportée par des bouffées de chaleur démocratiques qui l’extirpent pour un temps de la « morositude » qui la ronge depuis plusieurs décennies. Elle aime alors à se donner à untel, qui lui promet de « changer la vie », ou à tel autre, qui lui promet que « tout devient possible ». A tout le moins, elle ne se laisse prendre que par celui qui lui répète à quel point elle est belle, grande et forte, et qui lui donne l’espoir qu’elle le sera plus encore demain. Certains ont coutume d’appeler cette exaltation temporaire « la rencontre d’un homme et d’un peuple », une rencontre qui débouche sur une mise en ménage le plus souvent malheureuse et conflictuelle.

Cette année, pourtant, aucun(e) des prétendant(e)s ne semble à même de provoquer l’étincelle, et la rencontre attendue pourrait bien s’avérer n’être qu’un « blind date » raté. Alors qu’approche l’heure du choix, la France apparaît indécise et confuse, comme rarement auparavant.

Cette confusion était probablement à prévoir, tant il semblait clair depuis longtemps que le vainqueur de l’élection serait de toute façon choisi par défaut. Une favorite avait en effet émergé de longue date pour le premier tour, mais qui semblait condamnée à devoir être irrémédiablement rejetée au second. Le « front républicain » tiendrait bien une fois encore, le « plafond de verre » ne serait pas brisé. La France se ferait une raison, et se résoudrait à glisser dans l’urne au second tour le nom de son nouveau concubin, un nom en « -on »… Les primaires « de la droite et du centre » et de « la belle alliance populaire » devaient juste servir à désigner ceux qui allaient concourir pour la seconde place au premier tour, afin de pouvoir s’assurer la première au second.

Le jeu était donc ainsi faussé dès le départ, et devint même doublement faussé lorsque le concubin en titre renonça à se représenter. Fait sans précédent sous la Ve République, la renonciation de François Hollande a acté l’échec de son mandat, un échec qui était largement prévisible dès 2012, mais elle a aussi privé la campagne d’un point de fixation traditionnel des élections présidentielles françaises : le rejet du sortant. Poussant la France à rêver d’un autre, ce rejet contribue généralement à attiser les passions et à donner du souffle à la campagne. En se soustrayant au suffrage populaire, François Hollande a en fait contribué à dépassionner le rendez-vous électoral.

Une campagne poussive

Au final, c’est à une campagne poussive que la France a donc eu droit, courtisée par des prétendant(e)s qui se sont avérés bien peu convaincant(e)s. Campagne poussive de la part de Marine Le Pen, notamment. Partie largement favorite pour le premier tour, elle a vu son avance fondre dans les sondages au point d’être quasiment rattrapée par ses concurrents. Les sondages ont souvent par le passé sous-estimé le votre Front National, et ce pourrait être encore le cas cette fois-ci, mais cet étiolement des intentions de vote suggère que la candidate n’est pas parvenue à élargir sa base électorale et a donc, dans une certaine mesure, « raté » sa campagne. La conjoncture, pourtant, lui était particulièrement favorable. Devenu « premier parti de France » lors des élections intermédiaires sous le quinquennat Hollande, le FN pouvait espérer capitaliser sur les angoisses d’un pays durement touché par le terrorisme islamiste au cours des deux dernières années, mais aussi surfer sur la vague populiste qui balaye désormais l’Occident. Il semble cependant que les Français continuent de craindre d’avantage, à ce stade, les effets d’une sortie de l’euro que les risques de « grand remplacement » ou d’islamisation du pays, et qu’ils ne sont en tout cas pas encore prêts à prendre le risque d’ouvrir les portes du pouvoir au parti frontiste. Même si elle se qualifie pour le deuxième tour, il est donc peu probable que Marine Le Pen soit en position de l’emporter le 7 mai.

François Fillon, désigné candidat « de la droite et du centre » en novembre dernier à la surprise générale, semblait sur la voie royale pour l’emporter. Après le pathétique quinquennat Hollande, le châtelain de la Sarthe, champion d’une droite s’assumant enfin conservatrice et libérale, paraissait destiné à arriver second au soir du 23 avril – et donc à emménager au palais de l’Elysée en mai. Mais sa campagne a rapidement patiné, avant de sombrer dans les soupçons de népotisme et d’emplois fictifs. Plus encore que ces soupçons eux-mêmes, c’est l’attitude du candidat, semblant considérer que les pratiques qui lui sont reprochées n’ont rien de véritablement anormal, qui a achevé de le décrédibiliser. « Imagine-t-on le général de Gaulle mis en examen ? », disait-il. « Imagine-t-on François Fillon président de la République ? », pourrait-on lui rétorquer, tant la réponse paraît désormais pareillement évidente. Le candidat semble d’ailleurs avoir renoncé à conquérir le cœur de la France. « Je ne vous demande pas de m’aimer mais de me soutenir », dit-il désormais, espérant encore que les Français feront le choix « rationnel » de son programme « précis et solide », sorte de purge néolibérale d’inspiration thatchérienne venant avec trente ans de retard. Sans surprise, son socle électoral s’est réduit à la base militante du parti « Les Républicains » (LR), et sa qualification pour le second tour apparaît compromise.

L’autre candidat issu des primaires, Benoît Hamon, n’a quant à lui jamais vraiment été en mesure d’envisager une qualification au second tour. Mais après une timide percée dans les intentions de vote en janvier/février, il s’est littéralement effondré par la suite, passant même désormais sous la barre des 10%. Pris en étau sur sa droite par Emmanuel Macron et sur sa gauche par Jean-Luc Mélenchon, le candidat de la « belle alliance populaire » a vu l’espace politique disponible pour sa candidature s’étioler. En construisant sa victoire aux primaires sur un rejet du quinquennat Hollande au nom des « valeurs de la gauche », Benoît Hamon se condamnait à laisser une partie des sympathisants socialistes et de centre gauche s’échapper vers Emmanuel Macron. Il pensait dans le même temps pouvoir récupérer une partie de l’électorat attiré par Jean-Luc Mélenchon, mais c’est l’inverse qui s’est finalement produit. Relativement peu connu du grand public, accusant un déficit de notoriété et de crédibilité, Hamon fait pâle figure face au tribun Mélenchon, qui a fini par siphonner les intentions de vote des « cocus » du hollandisme. Ne subsiste comme socle électoral pour Hamon que les indéfectibles d’un PS en lambeaux, piloté par d’anciens « frondeurs » qui paient de n’avoir jamais su véritablement assumer les conséquences de leur fronde. Et tant pis pour le malheureux « petit Benoît », dont le programme est pourtant le seul à aborder de front des questions cruciales pour l’avenir telles que le devenir du travail et des revenus dans une société où automatisation et robotisation devraient rapidement rendre un certain nombre d’emplois humains obsolètes, et ceux qui les occupent économiquement « inutiles ».

Il est donc possible voire probable qu’aucun des deux grands partis qui ont dirigé la France depuis quarante ans ne soit représenté au second tour de l’élection présidentielle, et même que le support combiné pour leurs candidats ne dépasse pas le tiers des votants au premier tour. Il s’agirait là d’un coup de tonnerre pour la politique française, signe d’un changement d’ère probablement irréversible. Le système des « primaires » n’y survivrait sans doute pas. Inspiré du modèle américain, dans lequel les primaires désignent de facto les finalistes de l’élection présidentielle, ce système était censé donner une légitimité accrue aux candidats issus des deux principaux camps, appelés à s’affronter au second tour. Il a en fait abouti au résultat inverse, chaque camp choisissant un candidat s’avérant incapable de rassembler au delà de leur propre famille, voire de rassembler toute leur famille elle même. Si les primaires ne servent qu’à désigner des concurrents parmi d’autres pour le premier tour, portant même le handicap des divisions et des rancœurs au sein de leur camp, il est peu probable que les « partis de gouvernement », PS et LR, si tant est qu‘ils survivent, poursuivent cette expérience suicidaire.

Ce sont en effet deux candidats qui ont refusé de se soumettre à ces primaires mortifères qui ont réussi une percée lors de la campagne. Emmanuel Macron d’abord, qui est celui qui aura finalement réussi sa « fronde » contre François Hollande. L’ancien secrétaire général adjoint de la présidence de la République, puis Ministre de l’économie, a attiré vers lui une partie suffisante des sympathisants de centre gauche pour fermer la porte d’un nouveau mandat à son ancien patron. La loyauté et la fidélité ne sont donc probablement pas les qualités premières de ce jeune homme ambitieux et mystérieux, encore inconnu du grand public il y a peu, dont le principal fait d’armes est la libéralisation du transport par autocars, et qui prétend désormais remettre la France « en marche ». Tentant de surfer sur l’humeur « dégagiste » du pays, il s’est grimé en candidat rebelle et « anti-système », lui le brillant énarque, ancien banquier d’affaires et haut fonctionnaire. Homme nouveau et supposément moderne, il est devenu le champion des jeunes classes urbaines aisées et progressistes. Là où François Fillon semble s’inspirer de Margaret Thatcher, lui propose une sorte de « troisième voie » à la Tony Blair, avec – seulement – vingt ans de retard. Prétendant « dépasser les clivages », il se présente comme la nouvelle incarnation du centre, vieille arlésienne de la vie politique française. Pour faire oublier qu’il sort tout juste de la matrice hollandienne, il a fait le pari d’effectuer « une Sarkozy » éclair, se faisant passer pour le candidat de la « rupture » avec son propre camp. Cela lui a plutôt réussi, puisqu’il est devenu le favori pour la victoire finale. Mais dans les derniers jours de campagne le doute semble gagner le candidat et ses partisans, comme sentant poindre le risque de faire au final « une Balladur » en finissant troisième. Ni de droite ni de gauche, ou bien à la fois de droite et de gauche, Emmanuel Macron sait pertinemment qu’on ne sort de l’ambigüité qu’à ses dépens, mais le flou et les contradictions de son projet fragilisent sa position dans la dernière ligne droite.

D’autant qu’au même moment déboule dans son dos et à toute vitesse le héraut de « la France insoumise », Jean-Luc Mélenchon. L’homme à la veste d’instituteur a le verbe haut des tribuns surdoués, et semble désormais porté par une dynamique irrésistible. Voilà des années que l’ancien trotskiste et ancien hiérarque socialiste tente de préempter le « dégagisme », ce populisme de gauche qui cherche à rattraper le peuple parti vers le Front National. Le suicide du PS lui ouvre désormais une brèche dans laquelle il s’engouffre avec force et talent. Après le quinquennat raté du « capitaine de pédalo » Hollande, il se verrait bien en « grand timonier » du radeau France, rallumant la flamme de la « Grande Révolution » pour effectuer un grand bon en avant égalitariste. Et peu lui importe, à lui, de porter son sac de contradictions : il l’assume pleinement et fièrement. Il prétend ainsi engager un bras de fer avec nos partenaires européens afin de mettre fin aux politiques d’austérité, mais il sait pertinemment que c’est là une bataille qu’il ne sera pas plus en en mesure de remporter que son ancien ami Alexis Tsipras, rentré dans le rang après avoir été poussé au bord du précipice du Grexit. Il prétend imposer un changement de cap à Angela Merkel, mais sait pertinemment que son programme ne pourra être mis en œuvre qu’au prix d’une rupture avec l’Union européenne – avec tout ce que cela implique. Il prétend n’avoir « pas l’intention de faire Cuba en France », mais continue de régulièrement célébrer la mémoire de ses héros Fidel Castro ou Hugo Chavez et prévoit de faire adhérer la France à « l’Alliance Bolivarienne ». Il veut convoquer une assemblée constituante au lendemain de son élection, mais sait déjà très précisément ce qu’elle devra inscrire dans la constitution de la VIe République. Il dénonce « la rage » des attaques de ses adversaires, mais n’hésite pas à déclarer que, si l’un d’eux est élu, « vous allez cracher du sang ». Alors qu’avec lui, bien sûr, « allez, viennent les jours heureux et le goût du bonheur », même si le type de « solutions » qu’il préconise n’a jamais, sous aucune latitude, fait bien longtemps le « bonheur » de quelque peuple que ce soit.

L’impasse

Sans surprise, les Français sont donc circonspects à l’issue de cette campagne, qu’ils jugent en majorité bien décevante. Ce n’est d’ailleurs pas faute d’avoir essayé de s’y intéresser, comme en témoignent les chiffres d’audience record des débats télévisés, mais bien parce que les principaux candidats en présence ne leur paraissent pas apporter de réponses crédibles aux problèmes auxquels la France est confrontée. Bien peu pensent que l’élection, quel qu’en soit le résultat, permettra l’amélioration de la situation du pays. En conséquence, les sondeurs constatent un niveau inédit d’indécision et de volatilité des électeurs, qui laisse augurer d’une abstention record pour une présidentielle et rend toute prédiction bien hasardeuse.

A une semaine du premier tour quatre candidats sont désormais au coude à coude dans les intentions de vote. Après le match annoncé Le Pen/Fillon, puis le match annoncé Le Pen/Macron, tout semble désormais possible, y compris un second tour Le Pen/Mélenchon. Cette hypothèse donne des sueurs froides à beaucoup, en France et ailleurs. L’élection de l’un ou de l’autre équivaudrait en effet pour la France à un « saut dans l’inconnu », et ferait entrer le pays – et l’Europe – dans un période de fortes turbulences. Turbulences économiques, avec probablement une fuite massive et immédiate des capitaux et une nouvelle poussée de fièvre financière sur la dette française et sur l’ensemble de la zone euro. Turbulences politiques ensuite, car une partie importante de la population entrerait immédiatement en « résistance » contre le nouvel élu, avec un potentiel de dérive violente bien réel dans les deux cas. Turbulences géopolitiques également, avec une remise en cause drastique du cadre de l’action internationale de la France et un risque de dislocation accélérée du projet européen. On peut douter qu’une majorité de Français soit à priori décidée à courir ce risque, mais il deviendrait toutefois inévitable si ce sont Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon qui passent le cap du premier tour.

Si l’un des deux candidats « populistes » l’emporte le 7 mai, il est d’autre part extrêmement peu probable qu’il puisse disposer d’une majorité parlementaire à l’issue des législatives de juin prochain. Aucun ne dispose en effet d’un appareil partisan et militant à même de remporter seul une victoire, et l’issue de la présidentielle, loin de susciter un effet d’entraînement, provoquerait au contraire une remobilisation massive de leurs opposants. S’en suivrait donc vraisemblablement une situation de blocage et de crise institutionnelle, qui ne pourrait être « résolue » que de deux façons : le départ anticipé du président, et donc une nouvelle campagne présidentielle dans un climat extrêmement tendu, ou bien une dérive autoritaire, que la constitution de la Ve République rend malheureusement possible.

Si au contraire c’est François Fillon ou bien Emmanuel Macron qui l’emporte, la France n’évitera pas pour autant la zone de turbulences. Le premier, s’il parvenait malgré ses errements à se qualifier pour un second tour face à Marine Le Pen, ne l’emporterait alors que par défaut, avec une marge réduite et une forte abstention des électeurs de gauche. Son parti ne bénéficierait d’aucune véritable dynamique pour les législatives, et il est peu probable qu’il puisse emporter une majorité solide. Si c’est Emmanuel Macron qui l’emporte, son mouvement « En Marche » pourrait au contraire bénéficier d’une dynamique positive qui le porterait éventuellement vers une majorité à l’Assemblée nationale. Mais cette majorité serait très probablement fragile et peu cohérente. L’exercice du pouvoir obligerait en effet le nouveau président à sortir du bois, et ses soutiens venus de gauche et de droite ne tarderaient pas à tirer la corde en directions opposées. Dans ce contexte, tenter de réformer par ordonnances n’aboutirait qu’à accélérer l’éclatement d’En Marche, qui se retrouverait rapidement à l’arrêt. Un quinquennat Macron, tout comme un quinquennat Fillon, donnerait donc lieu à une présidence faible, incapable de mettre en œuvre les réformes annoncées. La France continuerait alors de dériver péniblement, faisant tout au plus les ajustements minimums pour éviter le pire, mais continuant de laisser se développer les frustrations et tensions qui font le lit des extrêmes.

L’élection présidentielle de 2017 ne peut dès lors que déboucher sur une période troublée pour le pays. Elle révèle de manière cruelle l’impasse dans laquelle s’est enferrée la France, et dans laquelle ne restent plus ouverts à ses citoyens que des mauvais choix. Quel qu’en soit le résultat final, elle marquera vraisemblablement une étape supplémentaire dans le lent et pénible processus de délitement du système politique de la Ve République, devenu définitivement incapable d’apporter des solutions aux maux et problèmes de la France.

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