Un second tour à qui perd gagne

Au soir du 7 mai, Emmanuel Macron sera selon toute vraisemblance élu président de la République française. Au soir du 7 mai, c’est pourtant Marine Le Pen qui pourra probablement envisager l’avenir avec optimisme.

Le 23 avril, il n’y eut donc pas vraiment de surprise. Comme le prévoyaient depuis plusieurs semaines les instituts de sondage, les Français ont décidé d’envoyer au second tour de l’élection présidentielle Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Comme le prévoyaient depuis plusieurs semaines les instituts de sondage, les « partis de gouvernement » ont été sèchement écartés, voire même répudié dans le cas du parti socialiste, les deux familles politiques ayant dirigé la France depuis les débuts de la Ve République obtenant un score cumulé d’à peine 27% des voix. Comme le prévoyaient également depuis plusieurs semaines les instituts de sondage, Jean-Luc Mélenchon, le champion de la « France insoumise », a été porté par une vague qui n’a échoué que de justesse à l’emmener au second tour.

Le 7 mai, il n’y aura vraisemblablement pas davantage de surprise. Comme le prévoient les instituts de sondage, Emmanuel Macron sera probablement élu huitième président de la Ve République. A 39 ans, il deviendra le plus jeune président de l’histoire du pays. L’ancien proche collaborateur de François Hollande aura donc réussi son pari, particulièrement audacieux, d’incarner une alternative politique au sortir du mandat de celui qu’il a servi jusqu’à l’été dernier – comme contributeur à l’élaboration du programme lors de la campagne de 2012 d’abord, comme secrétaire général adjoint de l’Elysée ensuite, comme Ministre de l’économie enfin. Son succès représente une forme de revanche pour le président sortant, incapable de se représenter lui-même, mais qui aura néanmoins réussi à mettre sur orbite celui qui est probablement appelé à lui succéder, neutralisant du même coup ses adversaires de droite et prenant une revanche sur les « frondeurs » socialistes qui lui ont mis des bâtons dans les roues durant son mandat. Même s’il n’est pas parvenu à « inverser la courbe du chômage », à « maîtriser la finance » ou bien à se rendre un tant soi peu populaire, François Hollande démontre ainsi qu’il conserve un savoir-faire politicien certain.

Yes We Can

Le succès d’Emmanuel Macron montre aussi qu’il existe en France une « demande » peut-être plus importante que prévue pour une « offre » politique « neuve » et « positiviste », qui s’attache à « vendre » une image positive d’un avenir à construire plutôt qu’une image angoissante d’un présent mal vécu ou bien une image enjolivée d’un passé mythifié. Pour une offre politique qui permette de répudier les partis traditionnels sans pour autant avoir à rompre radicalement avec le cadre économique et politique existant. Une offre en quelque sorte hors système (des partis) plutôt qu’anti système (économique et politique). La candidature Macron s’est voulue la réponse à cette demande. Elle s’est positionnée comme l’expression d’une volonté « acharnée et bienveillante », une sorte de version française du « Yes We Can » de Barack Obama, correspondant à ce qu’une partie du pays souhaite entendre : oui, la France peut se réformer et retrouver le chemin de la croissance dans l’économie mondialisée du XXIe siècle ; oui, la France peut relancer et réorienter le projet européen plutôt que le rejeter ; oui, la France peut s’accepter et s’aimer telle qu’elle est devenue, diverse et bigarrée ; oui, la France peut être à nouveau heureuse et conquérante , non pas en regardant vers le passé mais en se tournant vers l’avenir… Alors que l’électorat tend à se radicaliser à droite comme à gauche, un espace politique inédit s’est ouvert à l’extrême centre, dans lequel Emmanuel Macron s’est engouffré.

On peut cependant légitimement s’interroger sur la sincérité de l’offre politique « macronienne ». D’abord parce que le « produit » proposé aux Français paraît si habilement calibré et si adroitement vendu qu’il semble avoir été pensé et fabriqué par des professionnels aguerris du marketing. Des « pros » qui savent pertinemment que le renouvellement de leur gamme et de leur communication est leur seule chance d’éviter, au moins pour un temps encore, que l’ensemble du système économique et politique sur lequel repose leur « marché » ne s’effondre et les emporte dans sa chute. « Encore un moment, monsieur le bourreau », ce « système » là aura encore droit à un sursis.…

Ensuite et surtout, cette offre politique repose sur une « conciliation des contraires » qui peut faire illusion le temps d’une campagne électorale dans une société déboussolée, mais qui a peu de chances de résister longtemps à l’exercice du pouvoir. Emmanuel Macron s’est ainsi attaché à se présenter aux Français comme le candidat du « en même temps » : les bonnes idées de la gauche et « en même temps » celles de la droite ; plus de liberté pour les entreprises et « en même temps » plus de protection pour les salariés ; les réformes libérales et « en même temps » les avancées sociales ; l’harmonie nationale et « en même temps » la célébration de la diversité ; la poursuite du projet européen et « en même temps » sa réorientation ; la nouvelle économie, et « en même temps » la nouvelle écologie.

Ce n’est pas un hasard si le candidat Emmanuel « en même temps » Macron est devenu le héraut des jeunes urbains aisés, ces classes intégrées, sans même s’en rendre compte pour la plupart, dans le « système de Ponzi » qu’est devenue l’économie globalisée, financiarisée et « technologisée ». Ces classes pour lesquelles il est normal qu’une entreprise puisse perdre des millions et « en même temps » valoir des milliards. Ces classes pour lesquelles il faut pour réussir économiquement et socialement être « cool » et tolérant, et « en même temps » performant et docile. Ces classes pour lesquelles il n’est de problème qui ne puisse être résolu par le lancement d’une nouvelle « app », développée par une start-up d’autant plus prometteuse qu’elle est brillamment déficitaire. Ces classes pour lesquelles Steve Jobs ou bien Elon Musk font figure d’idoles ou de prophètes, pour lesquelles l’énergie provient d’une prise électrique, l’argent d’un distributeur automatique, et la nourriture d’un supermarché, éventuellement bio. Ces classes qui ne peuvent concevoir qu’il puisse y avoir un lien entre le succès éclatant de quelques uns et le déclassement ou la précarisation de beaucoup d’autres. Ces classes pour lesquelles le progrès technologique peut nous permettre d’avoir le beurre et « en même temps » l’argent du beurre, pour autant que les politiques fassent enfin preuve de « leadership » et que la société veuille bien se mettre « en marche ».

Une majorité introuvable ?

Avec l’avènement d’une présidence Macron, ces classes-là vont avoir l’occasion de confronter leurs croyances et leurs espoirs à l’épreuve du réel. Pour autant, bien sûr, que « En Marche » obtienne une majorité parlementaire lors des élections législatives de juin. Les soutiens d’Emmanuel Macron répètent ces derniers jours que les Français « ne se déjugent pas » et qu’ils voteront donc en juin comme ils l’auront fait en mai, donnant ainsi au président élu les moyens de gouverner. C’est peut être oublier un peu vite que le socle électoral de leur champion reste relativement faible, sa candidature n’ayant rassemblé que moins d’un quart des suffrages exprimés au premier tour. C’est oublier aussi que sa victoire de second tour devrait essentiellement résulter du rejet de Marine Le Pen, qui reste probablement suffisant dans l’opinion pour assurer la victoire de son adversaire, quel qu’il soit. C’est enfin et surtout oublier que les nouveaux présidents, lors des élections précédentes, ont toujours pu s’appuyer sur un appareil partisan structuré, expérimenté et solidement implanté – tout ce que « En Marche » n’est pas, ou en tout cas pas encore.

L’élection d’Emmanuel Macron pourrait bien sûr créer une dynamique favorable à son mouvement, mais elle devrait plus sûrement avoir pour effet de remobiliser tous ceux qui s’opposent à son programme « social-libéral », ainsi que des partis traditionnels jouant leur survie. Même si un certain nombre de leurs membres iront inévitablement « à la soupe », ces partis savent qu’ils courent désormais un danger mortel et que les législatives représenteront sans doute leur ultime chance de salut. Ils se battront donc, avec l’énergie du désespoir peut-être, mais ils se battront férocement. La « France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, qui verra là l’opportunité de préempter l’opposition de gauche au nouveau président, mènera également une lutte acharnée. Les uns et les autres pourraient contraindre le président Macron à faire face à un paysage parlementaire éclaté, compliquant singulièrement la constitution d’une majorité forcément plurielle ou composite.

Quand bien même l’élection d’Emmanuel Macron donnerait lieu à une dynamique qui porterait une majorité absolue « d’En-Marcheurs » à l’Assemblée nationale, cette majorité se révélerait sans doute rapidement fragile et peu cohésive. La coalition des contraires, qui a bien servi Emmanuel Macron dans le paysage politique et mental confus de la fin du quinquennat Hollande, a en effet peu de chances de résister longtemps à l’exercice des responsabilités et aux choix difficiles qu’il imposera. La marche macronienne a jusqu’à présent pu s’apparenter à une équipée miraculeuse, rassemblant l’ancien secrétaire général du parti communiste Robert Hue et « en même temps » le champion français du libéralisme économique Alain Madelin, l’ancien héraut de Mai 68 Daniel Cohn-Bendit et « en même temps » les anciens chiraquiens Villepin et Debré. Mais cet aréopage « amacronique » apparaît bien mal équipé pour la randonnée en terrain accidenté qui succédera inévitablement à l’enthousiasme du départ. Les soutiens du nouveau président finiront inévitablement par tirer la corde en directions opposées, et En Marche sera probablement rapidement condamné à l’immobilisme s’il veut éviter la chute.

Au soir du 7 mai…

Au soir du 7 mai, c’est donc paradoxalement l’adversaire d’Emmanuel Macron qui pourra probablement voir l’avenir avec confiance. Marine Le Pen, après une campagne de premier tour poussive, est en train d’effectuer une campagne de second tour nettement plus réussie. Largement distancée dans les sondages, elle sait pertinemment qu’elle arrivera seconde dimanche prochain. Elle est néanmoins parvenue depuis le soir du premier tour à apparaître comme celle qui donne le tempo, quand la campagne d’Emmanuel Macron est, elle, devenue nettement plus défensive. C’est désormais « on n’en veut pas » que scandent les supporteurs d’En Marche, comme prenant acte que c’est avant tout le rejet de la candidate du Front National (FN) qui sera le moteur principal de l’élection de leur champion.

Le « front républicain » s’est pourtant lézardé, et Marine Le Pen l’a même fait voler en éclats en obtenant le soutien de Nicolas Dupont-Aignant. Un soutien qui ne changera pas grand-chose dans les urnes mais qui brise un tabou et ouvre sans doute la porte à d’autres ralliements au lendemain du second tour. Elle cherche désormais moins à se « dédiaboliser » qu’à « diaboliser » le « banquier » Emmanuel Macron. En le présentant non seulement comme le successeur de François Hollande, mais comme le symbole même du « système » politique, économique et financier « européiste » et « mondialiste », elle semble parvenir à instiller le doute dans les esprits de ceux, de plus en plus nombreux, qui veulent changer non pas le système, mais de système. Elle espère ainsi convaincre autant d’entre eux que possible non pas de voter pour elle, mais de ne pas aller voter pour Emmanuel Macron, ce qui fera mécaniquement monter son propre score.

Au final, l’écart au soir du second tour, même significatif, pourrait être moindre que ce qui est attendu. Même si cela n’est pas le cas, le FN aura quoi qu’il en soit largement battu son record historique de voix, établi lors du premier tour. Plusieurs millions de Français auront fait le choix du vote frontiste pour la première fois, franchissant une barrière psychologique symbolique dans un mouvement qui s’avère, bien souvent, sans retour. Marine Le Pen pourra dès lors s’appuyer sur un socle électoral nettement élargi et tenter de s’installer immédiatement comme principale opposante au nouveau président. Elle s’emploiera à faire imploser la droite républicaine et à forcer une recomposition de la droite française autour d’elle, tout comme Jean-Luc Mélenchon s’emploiera à recomposer la gauche autour de la ligne « insoumise ». Si la droite républicaine se délite avant les législatives, le FN pourra espérer faire une percée à l’Assemblée. Si elle reste tant bien que mal unie jusque là, le mode de scrutin majoritaire à deux tours pourra peut-être permettre de maintenir une fois encore le parti frontiste à l’écart de la représentation nationale. Dans un cas comme dans l’autre, le FN continuera vraisemblablement de prospérer.

Car de quoi se nourrit donc le vote frontiste ? D’une multitude de facteurs, sans doute, comme d‘ailleurs les autres mouvements « populistes » qui progressent en Occident. Fondamentalement, cependant, c’est la concordance de trois phénomènes de fond qui sous-tend la montée en puissance apparemment inexorable de l’extrême droite en France : l’accumulation de tensions au sein de la société française, qui prennent des formes variées mais tendent à se cristalliser autour des questions identitaires ; la lente agonie du système politique de la Ve République, qui enfonce le pays dans une « crise de régime » latente et permanente depuis des décennies ; et le délitement de l’ordre politique et économique international, qui résulte principalement de l’épuisement du modèle de croissance capitaliste et des contradictions de la globalisation économique qu’il sous-tend.

Sur ces trois plans, le prochain quinquennat continuera probablement d’apporter de l’eau au moulin du FN, de plus en plus d’eau même. Même si le sujet a bien sûr été laissé à l’écart du débat électoral, la France et les Français devraient en effet être confrontés dans les années qui viennent à une nouvelle crise financière et économique internationale, potentiellement plus dommageable encore que celle de 2008. Le moment exact et les mécanismes de son déclenchement restent encore inconnus, mais cette nouvelle crise apparaît pourtant inévitable, presque comme encodée dans les structures mêmes du capitalisme financiarisé et globalisé. Lorsqu’elle adviendra, elle pourrait entraîner une contraction économique prolongée et déstabiliser encore un peu plus l’ordre mondial – et notamment européen.

La cohésion de la société française, déjà bien fragile, s’en trouvera profondément et durablement mise à mal. Cette société n’est manifestement pas parvenue, pour de multiples raisons, à pleinement assumer la diversification rapide et massive de sa composition ethnique et culturelle au cours des dernières décennies, et les conditions socio-économiques des années à venir vont probablement lui rendre la tâche plus ardue encore. L’assombrissement des perspectives d’une proportion sans cesse plus importante des classes populaires et moyennes ne contribuera en effet pas à rendre la société française plus ouverte à la diversité, mais plus probablement à la rendre sans cesse plus « disharmonieuse » et « incohésive », traversée de tensions multiples et de plus en plus vives.

Le système politique de la Ve République, qui s’est montré incapable d’apporter des réponses aux problèmes du pays depuis des décennies, n’y parviendra pas davantage lors du quinquennat à venir. Au contraire, l’élection d’Emmanuel Macron pourrait bien marquer une nouvelle étape dans la dégénérescence de la monarchie républicaine française. Encore plus que celui des ses prédécesseurs, le règne d’Emmanuel Macron devrait s’apparenter à ce que Jean-François Revel appelait un « absolutisme inefficace », dans lequel un président de la République institutionnellement tout puissant règne tel un monarque sur un Etat qui se veut fort mais qui s’avère, dans les faits, de plus en plus impuissant. La crise de régime française, latente depuis si longtemps, pourrait dès lors entrer dans une phase nettement plus aiguë.

Tout ceci, bien sûr, n’est que conjecture, l’avenir étant par nature imprévisible. L’élection du jeune Emmanuel Macron pourrait au contraire déclencher une vague d’enthousiasme et de renouveau irrésistible, qui dépasserait les frontières de l’Hexagone et signalerait le début du reflux des mouvements populistes en Occident. Elle pourrait remettre durablement « en marche » l’économie française, remettre « en marche » également la construction européenne dans un sens plus conforme aux aspirations et intérêts des Français. Elle pourrait réconcilier le pays avec lui-même, avec son présent et son avenir. Tout ceci est évidemment à souhaiter, mais est à peu près aussi probable que la pousse d’un cactus sur la banquise polaire : même à l’époque du réchauffement climatique, il faudrait être bien audacieux ou bien inconscient pour y compter. Reposant sur un socle électoral réduit, sur un socle doctrinal largement inconsistant, et sur un socle partisan fragile, sans expérience et sans cohérence, la présidence Macron devrait selon toute vraisemblance être une présidence faible et vouée à l’enlisement ou à l’échec. Une de plus, et peut-être une de trop, tant elle rapprochera un peu plus la France de l’accident démocratique qui la menace.

Le second tour de l’élection présidentielle se jouera donc, en quelque sorte, à qui perd gagne. Le 7 mai, c’est sans doute Emmanuel Macron qui sera élu, mais ce n’est pas forcément lui qui aura gagné.

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One thought on “Un second tour à qui perd gagne

  1. J’espère que vous vous trompez et que vous sous-estimez le travail de fonds du mouvement “En Marche” . Le positivisme d’Emmanuel Macron résonne fortement auprès des Français qui comme moi vivent à l’étranger. Au 1er tour Emmanuel Macron a obtenu 51% des suffrages de cette fraction de l’électorat. Son approche pragmatique, “en même temps” semble moins choquer quand on est sorti du cocon hexagonal et qu’on se retrouve à des milliers de kilomètres, avec comme seul filet le retour en France.

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