#Trump et l’automne de la démocratie

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L’élection « surprise » de Donald Trump pour succéder à Barack Obama à la Maison Blanche fait vaciller les bases du système politique américain et de l’ordre international. Mais la révolte anti-élites qu’elle symbolise et qui se répand à travers le monde occidental signale aussi que la démocratie, en tant que système de gouvernance des sociétés humaines, est peut-être entrée dans une phase de déclin et de décadence prolongée.

L’Amérique et le monde s’efforcent lentement d’accepter le résultat apparemment « inattendu » des élections présidentielles américaines. Le succès de Donald Trump, élu comme 45e président américain et successeur de Barack Obama à la Maison Blanche, a plongé la classe dirigeante du pays dans un état de choc profond. Les milieux politiques, d’affaires, médiatiques et universitaires n’en finissent plus d’exprimer leur perplexité et leur consternation totale et définitive. « Comment cela est-il possible? », semblent-ils se demander, incrédules. Comment tant de citoyens américains ont ils pu voter pour cet homme, qualifié par Barack Obama de « singulièrement non qualifié » pour être président, totalement étranger au service public et manifestement ignorant des tenants et aboutissants des politiques publiques dans quasiment tous les domaines ? Cet homme qui de plus mené, d’après de nombreux observateurs, la « pire campagne de l’histoire moderne » et « perdu » les débats face à son adversaire, et qui n’a même pas daigné dépenser la moitié de ce qu’elle a engagé dans la course ? Comment ont-ils pu se laisser séduire par le discours de division et de confrontation, par la rhétorique simpliste et incohérente de celui que la presse a qualifié de « menteur en série » ? Par un milliardaire grossier se faisant passer pour le champion de la classe ouvrière et de la classe moyenne paupérisée ? Un magnat de l’immobilier paradant comme un modèle de « self made man » américain, mais qui a en fait hérité du cœur de son empire et a fait de faillites régulières une partie intégrante de son business model ? Un bouffon de télé-réalité qui insulte quasiment tout le monde, se vante « d’attraper les femmes par la chatte » ou de filouter les impôts, et qui fait face à des dizaines de poursuites judiciaires pour fraude, viol et harcèlement présumés ? Comment les électeurs ont-ils pu tomber dans le piège flagrant qui leur a été tendu ? Comment ont-ils pu prendre un tel risque ?

La victoire de Donald Trump a également été reçue avec une totale incrédulité et avec indignation en dehors des États-Unis, du moins dans les démocraties occidentales où le nouveau président élu est largement considéré comme une caricature de tout ce qui est grossier et vile dans la culture américaine. “What the fuck, America?”, le monde entier semble s’exclamer alors qu’un abîme politique s’ouvre et que le vertige gagne…

Ces réactions dans l’establishment américain et une partie de la population, ainsi que dans la communauté internationale, montrent une similitude frappante avec celles qui ont suivi le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne en juin dernier. Le même genre de choc et d’incrédulité face à un résultat « surprenant », que les sondeurs avaient échoué à voir venir et que personne n’avait apparemment sérieusement voulu prévoir. Le même attitude désemparée face à l’implosion d’un système politique qui semblait pourtant solidement établi, et la même impuissance à faire quoi que ce soit pour l’empêcher. Le même genre de colère et de rage face à un résultat qui remet en cause le présent et compromet l’avenir attendu. Le même genre de déconnexion évidente entre les élites dirigeantes et la « majorité silencieuse ». Aux Etats-Unis comme au Royaume-Uni, nombreux sont ceux qui, à l’instar du prix Nobel d’économie Paul Krugman, se rendent soudainement et douloureusement compte qu’ils ne comprennent pas le pays dans lequel ils vivent. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, certains refusent de reconnaître la légitimité du résultat, descendant dans les rues à travers le pays pour protester contre le détesté président élu. « Pas mon président », disent-ils, tandis que d’autres prétendent, ironiquement, que « le système est truqué » car il refuse une nouvelle fois la victoire à un candidat démocrate qui a pourtant remporté le vote populaire. Des pétitions sont diffusées, demandant aux membres du collège électoral, les fameux « grands électeurs », de ne pas apporter à leur soutien à Donald Trump lors de leur réunion du 19 décembre, voire même appelant certains États côtiers à faire sécession…

Aux Etats-Unis comme auparavant au Royaume-Uni, les journalistes, les intellectuels et les analystes politiques discutent sans fin sur les causes et les conséquences du cataclysme politique, que la plupart décrivent comme une tragédie, un désastre ou une catastrophe, une défaite écrasante pour l’intelligence et la raison, ou plus modestement comme « la plus grande surprise dans l’histoire américaine » et une « répudiation brutale de l’establishment ». Comme auparavant au Royaume-Uni, les accusations fusent et les récriminations amères volent en tous sens. Certains blâment le parti républicain pour avoir pratiqué une obstruction systématique de l’administration de Barack Obama et pour avoir diffusé la peur et la haine dans l’électorat depuis son élection il y a huit ans. Certains accusent le parti démocrate pour son virage néolibéral et son abandon des classes moyennes et populaires au cours des dernières décennies, ainsi que pour son incompréhension manifeste de l’humeur du pays, qui lui a fait choisir le mauvais candidat, une apparatchik du parti, proche des grandes banques Wall Street et choisie principalement parce que « c’était son tour ». Certains pointent le doigt vers la montée de la mouvance « alt-right », cette communauté éclectique de gens qui rejettent le conservatisme classique et propagent sur internet des idéologies d’extrême droite souvent nourries de théories du complot en tous genres. Certains accusent le chef du FBI, James Comey, qui a osé rouvrir quelques jours avant le vote une enquête sur l’affaire du serveur de messagerie d’Hillary Clinton. D’autres blâment la Russie pour avoir tenté de pirater l’élection, ou bien WikiLeaks pour avoir exposé les méfaits présumés des démocrates et leur candidat. D’autres encore accusent les médias d’avoir donné à Trump une trop belle plate-forme, ou bien les réseaux sociaux d’avoir enfermé les élites urbaines dans leurs chambres d’écho libérales et d’avoir dégradé la conversation politique nationale… « Je souffre : certainement quelqu’un doit en être coupable » *, non?

L’Amérique fracturée

L’élection de Donald Trump, cependant, est nettement plus lourde de conséquences que le Brexit. Alors que le référendum britannique a plongé le Royaume-Uni dans une période d’incertitude et confirmé la fragilité d’un projet européen à la dérive, la victoire de Trump révèle l’étendue et la profondeur des lignes de fracture qui déchirent le tissu social de la première puissance du monde et compromettent la viabilité de son système démocratique. Elle fait exploser les fondations établies de longue date de l’ordre politique américain et de l’ordre international, et représente, pour l’Amérique et le monde, un grand saut périlleux dans l’inconnu.

Aux Etats-Unis comme plus tôt au Royaume-Uni, beaucoup admettent qu’ils avaient sous-estimé l’étendue des divisions générationnelles et territoriales que ce résultat électoral « surprenant » révèle de façon spectaculaire. La majorité des électeurs jeunes et des villes côtières ont voté pour Hillary Clinton, tandis que les citoyens plus âgés et les électeurs des banlieues et des régions rurales, en particulier dans les « états intérieurs », ont massivement soutenu Trump. Clinton a au final remporté le vote populaire avec plusieurs centaines de milliers de voix d’avance, mais Trump est arrivé en tête sur plus de 80% du territoire. L’Amérique, semble-t-il, a éclaté en deux pays extrêmement différents, qui s’éloignent l’un de l’autre et se méprisent voire se détestent de plus en plus. Aux États-Unis comme précédemment au Royaume-Uni, cette scission recoupe largement le fossé existant entre les gagnants – ou les présumés gagnants – et les perdants – ou présumés perdants – de la mondialisation néolibérale. Les premiers sont largement concentrés dans les grandes villes et tendent à être plutôt jeunes, éduqués et cosmopolites. Les seconds ont tendance à vivre dans les banlieues résidentielles, les petites villes ou les zones rurales et à être plus âgés, moins instruits et moins ouverts sur le monde. Les premiers sont intégrés aux économies dynamiques des grandes villes et profitent des opportunités sociales, économiques et culturelles qui en découlent. Pour les seconds, en revanche, les opportunités d’emploi se sont taries dans de nombreuses régions, les revenus réels ont stagné ou même diminué depuis des décennies, et l’insécurité professionnelle et sociale s’est considérablement accrue depuis la crise financière.

Aux Etats-Unis comme au Royaume-Uni, ces deux groupes ont des perceptions, des attitudes et des expériences très divergentes concernant, en particulier, le libre-échange et l’immigration. Pour les jeunes professionnels urbains, le libre-échange représente une expansion bienvenue des opportunités économiques et des expériences sociales, tandis que pour la classe ouvrière déshéritée et la classe moyenne paupérisée, il est synonyme de désindustrialisation, de disparition des opportunités d’emploi, de relégation sociale et de diminution du niveau de vie. Attitudes, perceptions et expériences diffèrent de façon similaire en ce qui concerne l’immigration et, plus généralement, la diversité ethnique. Pour les jeunes professionnels urbains, la diversité représente un enrichissement culturel, et les travailleurs issus des minorités et migrants, légaux ou non, fournissent la main-d’œuvre docile et malléable nécessaire au fonctionnement de l’économie de services dans laquelle ils naviguent et permettent de plafonner le prix d’un certain nombre de services auxquels ils apprécient d’avoir accès. En revanche, pour les classes populaires et moyennes rurales et périphériques, les travailleurs migrants sont perçus comme une concurrence illégitime pour des emplois rares ou pour le logement et les services publics, qui réduit la valeur marchande de leur force de travail et dans certains cas menace leur bien-être et celui des communautés dans lesquelles ils vivent.

Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, mais plus encore qu’au Royaume-Uni, les élites politiques, culturelles et médiatiques ont largement mésestimé l’étendue et l’intensité de la colère qui bouillait sous la surface. Le ressentiment croissant de l’Amérique profonde et populaire leur a largement échappé, quand il n’a pas été purement et simplement considéré comme négligeable, injustifié ou indigne de considération. Cette indifférence ou même ce mépris des classes dirigeantes côtières pour le sort des citoyens de l’Amérique populaire et moyenne ont largement contribué à jeter les fondements de la révolte populiste. En 2008, les Américains avaient voulu croire aux promesses « d’espoir et changement » de Barack Obama, mais trop d’entre eux ont ensuite vu bien peu de changement et peu à peu perdu espoir. Les banques « Too Big To Fail » qui ont presque mis à bas le système financier américain et mondial en 2008 et qui ont dû être renflouées par les contribuables sont devenues encore plus grosses sous l’ère Obama, et leur influence politique a continué de croître. Suite à la décision « Citizens United » de la Cour suprême en 2010, les grandes entreprises ont encore étendu leur influence politique déjà considérable. L’industrie du lobbying, dont les pratiques aux États-Unis ne se distinguent guère d’une sorte de corruption légalisée, a continué de prospérer. Les inégalités, qui atteignaient déjà des niveaux vertigineux avant la crise financière, ont continué d’augmenter en raison notamment de la politique monétaire accommodante de la Réserve fédérale, qui a constamment poussé les actifs financiers à la hausse et canalisé de plus en plus d’argent vers le sommet de la pyramide des richesses et des revenus. La reprise économique, dans le même temps, n’a jamais vraiment atteint les rives de l’Amérique profonde, qui s’est enfoncée dans une spirale de désolation économique et sociale croissante. Les emplois industriels bien payés ont continué de s’évaporer, ne laissant plus accès pour un grand nombre d’Américains moyens qu’à des « jobs de merde » (shit jobs), quand les jeunes citadins peuvent au moins aspirer à décrocher l’un des innombrables « jobs à la con » (bullshit jobs) qui ne cessent de fleurir dans les écosystèmes urbains basés sur les services.

Le président « espoir et changement » Obama était probablement condamné à décevoir, tant il avait placé la barre des attentes extrêmement haut – c’est d‘ailleurs probablement ce qui était nécessaire pour qu’un homme noir puisse entrer à la Maison Blanche… Mais il n’est évidemment pas le seul responsable du désenchantement et du ressentiment de l’Amérique profonde. Après les élections de mi-mandat de 2010, son administration a été confrontée à une obstruction continue d’un Congrès dominé par les républicains, l’empêchant d’acter le changement qu’il avait imprudemment promis. La plupart de ses décisions depuis lors ont été adoptées sous forme d’ordonnances présidentielles (executive orders), qui peuvent être rapidement abrogées par son successeur – et le seront probablement. Son parti démocrate, cependant, est devenu la cible principale de la colère populaire grandissante. Les démocrates étaient en effet censés être les champions des classes moyennes et ouvrières, mais ils s’en sont peu à peu détournés au profit d’autres clientèles, en grande partie urbaines, en particulier les professionnels libéraux aisés et les minorités. Sous pression du sénateur « socialiste » Bernie Sanders, son challenger pour la primaire démocrate, Hillary Clinton a incorporé dans son programme présidentiel un certain nombre de mesures visant à regagner le cœur de l’Amérique profonde, mais c’était trop peu, trop tard et probablement trop peu sincère de la part d’une candidate ayant des liens étroits et anciens avec Wall Street et le « big business ». Le bénéfice du doute ne pouvait lui être accordé…

Donald Trump a parfaitement diagnostiqué le ressentiment qui grandissait à travers le pays et l’a magistralement instrumentalisé. Il ne l’a pas créé, contrairement à ce que certains libéraux veulent croire, mais il l’a sans vergogne exploité et attisé – c’est d’ailleurs probablement ce qui était nécessaire pour que « The Donald » puisse entrer à la Maison Blanche… Il parfaitement compris que l’Amérique profonde en avait assez d’être déconsidérée et voulait que les choses changent, fondamentalement et immédiatement. Il a parfaitement saisi qu’une partie croissante de la population du pays était d’humeur rebelle et a entrepris de devenir leur cri de colère. Comme en avait mis en garde le réalisateur Michael Moore avant les élections, sa victoire est probablement « le plus grand ‘Fuck You’ populaire de l’histoire humaine ». Trump a également bien compris que, après avoir reçu tant de promesses de lendemains meilleurs qui n’étaient jamais venus, une partie croissante de la population avait le sentiment que le pays était sur la mauvaise voie et avait changé pour le pire au cours des dernières décennies. D’où son engagement de rendre à l’Amérique sa grandeur passée : « Make America Great Again », son slogan de campagne, semblait stupide quand il l’a lancé mais a fini par devenir un cri de ralliement extrêmement puissant.

De toute évidence, Donald Trump a également parfaitement compris que cette Amérique rurale et suburbaine en crise était largement blanche, et que son désir de retour aux jours glorieux du passé n’était pas seulement un désir de retour à plus de sécurité et d’opportunités économiques, mais aussi de retour à une Amérique socialement et culturellement plus cohésive – c’est à dire, consciemment ou inconsciemment, moins multiculturelle et plus blanche. Au delà des divisions générationnelles, territoriales et sociales, les divisions raciales et culturelles ont de fait joué un rôle majeur dans le résultat de l’élection. De manière assez surprenante, Donald Trump a fait mieux que le candidat républicain de 2012 Mitt Romney parmi les minorités noires et hispaniques. Cependant, sa victoire a été essentiellement construite sur une coalition d’électeurs blancs. Huit ans après l’élection du premier président noir du pays, l’avènement de Donald Trump constitue probablement une réaction raciale à la présidence de Barack Obama, une sorte de revanche réactionnaire contre la présence d’un homme noir à la Maison Blanche. En fait, une partie de l’Amérique blanche n’a probablement jamais admis la légitimité d’Obama et attendait de pouvoir « reprendre le pays ». Donald Trump lui en a fourni l’occasion. Fondamentalement, sa victoire peut aussi être vue comme une réaction de la population blanche face à son déclin démographique de long terme. En raison de l’immigration continue et de la persistance de différentiels de taux de natalité, les minorités raciales et ethniques – en particulier les Hispaniques – ont constitué la majeure partie de la croissance démographique du pays au cours des dernières décennies. Si cette tendance se poursuit, les Blancs non hispaniques cesseront d’être le groupe majoritaire dans la population totale des États-Unis au milieu du siècle. Il est très probable qu’un certain nombre d’électeurs blancs aient décidé de saisir ce qu’ils ont perçu comme étant probablement la dernière chance de stopper cette évolution. Donald Trump a magistralement joué cette carte, promettant de fermer la frontière sud et d’expulser des millions d’immigrants illégaux – effaçant du même coup leur future progéniture américaine – et présentant souvent sa candidature comme la « dernière chance » – pour le pays et le parti républicain, mais plus fondamentalement encore pour la majorité blanche d’affirmer ou de restaurer sa prétention au pouvoir – ce que certains appellent le « privilège blanc ». « Make America Great Again » signifiait en fait aussi et peut-être surtout « Make America White Again », et a été compris comme tel par ceux à qui le message était destiné. La victoire de Trump donne aux Blancs en colère ou apeurés leur revanche, invalidant du même coup la théorie fallacieuse d’une Amérique « post-raciale ».

Et maintenant ?

Ce qu’il va désormais advenir de cette Amérique fracturée est impossible à prévoir. Le Président élu a montré un tel mépris pour les faits et pour les idées cohérentes qu’il est impossible de savoir s’il a vraiment l’intention de faire ce qu’il a annoncé, dans quelle mesure il sera capable de réellement mettre en œuvre ses promesses de campagne, et quelles mesures non attendues émergeront au cours de son mandat. Ses politiques économiques vont probablement se concentrer sur la baisse des impôts pour les plus riches et pour les entreprises, et sur la déréglementation de nombreuses activités économiques, en particulier dans le domaine de la finance ou des énergies fossiles. Loin d’un renversement des politiques néolibérales qui ont fragilisé les classes ouvrières et moyennes occidentales, cela équivaudrait à un retour à une politique de l’offre survitaminée. Si vous vous trouvez dans un trou, continuez à creuser, vous finirez peut-être par trouver de l’or… Trump pourrait toutefois combiner cette politique de l’offre avec une relance budgétaire, se concentrant en particulier sur les investissements dans les infrastructures. La nouvelle administration pourrait également tenter de réduire la voilure du gouvernement, de supprimer ou réformer la loi Obama sur la couverture santé (« Obamacare ») et peut-être de réduire d’autres aspects du filet de protection sociale. Trump pourrait également remettre en cause les accords de libre-échange comme il s’y est engagé au cours de sa campagne, ou peut-être pas… Ses proches assurent sur le fait qu’il n’est pas un idéologue mais un homme d’affaires pragmatique qui fera ce qui sera dans l’intérêt du le pays. Ses politiques finiront-elles par profiter à l’Américain moyen qu’il prétendait défendre pendant la campagne ? Cela reste à voir, mais il est permis d’en douter. De plus, il est possible que la société américaine résiste à la mise en place de ces politiques ou réagisse à leurs conséquences, voire tombe dans une forme de désobéissance et éventuellement de violence politique.

La même incertitude règne concernant la politique étrangère de Donald Trump. Dans son discours de victoire, le Président élu a assuré la communauté internationale qu’il ferait toujours passer les intérêts américains en premier, mais qu’il comptait « traiter équitablement avec tout le monde » et établir de « très bonnes relations » avec tous les pays désireux de traiter avec l’Amérique. Comment il construira et gérera ces « très bonnes relations » reste à voir. Mis à part la Syrie et la Russie de Vladimir Poutine, peu de pays dans le monde semblent être ravis d’avoir à traiter avec le président Trump. Les alliés européens, en particulier, sont particulièrement inquiets de son engagement – ou de son manque d’engagement – en faveur de l’alliance occidentale. Pendant sa campagne, Donald Trump a à plusieurs reprises critiqué l’OTAN, appelant l’alliance militaire « obsolète ». Il a également suggéré que l’Amérique pourrait ne pas défendre les pays membres de l’OTAN qui ne paieraient pas leur juste part, c’est-à-dire qui ne rembourseraient pas les États-Unis pour le coût de leurs troupes et de leurs bases en Europe. Personne ne sait cependant si et comment il traduira sa rhétorique de campagne en action. Ce qui semble probable à ce stade, c’est qu’il mettra fin à l’ère de l’interventionnisme libéral américain, revenant à une approche des affaires internationales basée sur « l’équilibre des forces », favorisant les relations bilatérales et les « deals » plutôt que les alliances et la coopération multilatérales, et donnant peut-être la priorité aux relations avec les pays de « l’Anglosphère ». Il pourrait revenir sur les traités commerciaux existants ou en négociation, sur l’accord nucléaire avec l’Iran ou sur l’Accord Climatique de Paris – ou peut-être pas : encore une fois on ne peut rien prévoir avec certitude à ce stade. Ses politiques sont toutefois susceptibles de mettre un clou dans le cercueil de l’ère de la mondialisation néolibérale, dont les États-Unis ont été la force motrice indispensable. Elles pourraient aussi, plus généralement, bouleverser l’ordre international dominé et orchestré par l’Amérique, ce que certains appellent « Pax Americana », « empire américain » ou simplement « le monde comme nous le connaissons ». Il est impossible à ce stade de prévoir si cela augmentera ou diminuera le risque de conflits internationaux majeurs.

Ce qui semble assez clair cependant, c’est que le nouveau président aura probablement une marge de manœuvre importante pour faire ce qu’il souhaite, comme il le souhaite. Les Républicains ont maintenu leur contrôle du Congrès, et il est probable que les hiérarques du parti tentent de recoller les morceaux avec le nouvel homme fort de Washington – qui ne leur doit en rien son triomphe – et de lui montrer leur loyauté après une campagne qui a profondément divisé le parti. Trump rétablira aussi rapidement la domination conservatrice de la Cour suprême, assurant l’orientation future des décisions de la Cour. Libre de toute redevance politique ou d’allégeance à l’establishment, aux réseaux ou aux donateurs de son parti, Donald Trump aura probablement tendance, pour prendre ses décisions importantes, à se « parler à lui-même » et à écouter son « très bon cerveau », comme il a déclaré durant la campagne. Une dérive vers une certaine forme d’arbitraire n’est pas à exclure.

Sans surprise, beaucoup craignent donc que la démocratie américaine ne soit en grand danger, d’ autant plus que le nouveau président pourrait être tenté de faire taire ses détracteurs en affaiblissant les protections de la liberté d’expression et en faisant voter des lois sur la diffamation permettant aux personnalités publiques, comme lui-même, de poursuivre et faire condamner les médias plus facilement. Un certain nombre d’observateurs voient dans cette élection une confirmation des vues du politologue Juan Linz, qui en 1990 avait exposé les périls de présidentialisme, observant que les régimes présidentiels sont intrinsèquement moins stables que les régimes parlementaires et que les démocraties libérales présidentielles dégénèrent toujours sur le long terme vers la guerre civile, un coup d’état militaire, ou vers une forme de dictature illibérale. Certains craignent donc que la démocratie « présidentialiste » américaine puisse être en train d’échouer et que l’ascension de Trump puisse signaler l’aube d’une ère d’autoritarisme ou même de fascisme en Amérique. Certains pensent même qu’une deuxième guerre civile puisse être en gestation. Le temps dira si ces craintes sont fondées ou bien exagérées, et plus généralement comment le système de contrôles et contre-pouvoirs établi par la constitution américaine passera le test de la présidence Trump. Ce qui semble d’ores et déjà clair, c’est que l’élection de Donald Trump marque une rupture historique et un changement d’ère pour les États-Unis et pour le monde. Certains appellent cela une « nouvelle révolution américaine », la mort de « l’exceptionnalisme américain », l’effondrement du « rêve américain », ou bien encore la chute de « l’empire américain ». Bien entendu, les partisans de Trump voient les choses différemment et veulent croire que leur champion va au contraire rétablir la liberté d’expression, raviver l’exceptionnalisme américain, renouveler le rêve américain et réaffirmer la puissance américaine dans le monde…

Déliquescence des états sophistiqués

Le sens de la victoire de Donald Trump, et plus généralement de la vague populiste dans l’ensemble du monde occidental, continuera sans doute d’être débattu durant les mois et les années à venir, d’autant que cette vague ne semble pas prête de s’arrêter. Ces débats passeront cependant à côté de l’essentiel si, comme il est probable, ils continuent d’analyser le phénomène populiste comme étant principalement, voire même uniquement, une maladie soudaine du système démocratique, une sorte de virus attaquant le corps politique des démocraties libérales et menaçant de le tuer. Ce point de vue est évidemment compréhensible, il est la réaction naturelle d’un système établi face à quelque chose qu’il n’a pas vu venir, qu’il ne comprend pas vraiment et qui lui paraît même largement impensable. Et bien sûr, le réflexe naturel face à cette menace est de se battre, d’essayer de trouver le remède à cette terrible maladie. Comme l’a dit Hillary Clinton dans son « discours de concession », les démocrates ne doivent « jamais cesser de croire qu’il vaut la peine de se battre pour ce qui est juste ».

Cette réaction est enracinée dans une vision de l’histoire humaine comme étant une sorte de lutte continue entre ceux qui savent « ce qui est juste » et les autres, la victoire des premiers sur les seconds étant le principal moteur de ce qui est communément appelé « progrès ». L’élection de Donald Trump est pour les « progressistes » un échec, mais si ceux qui savent « ce qui est juste » se battent maintenant comme ils le doivent, le progrès reprendra rapidement sa marche, du moins veut-on le croire.

Si compréhensible que soit cette réaction, elle repose cependant sur un diagnostic erroné du phénomène populiste et a donc peu de chances de le faire refluer. De fait, Donald Trump n’est pas seulement un agent pathogène, mais aussi et plus fondamentalement un symptôme. Ou plus exactement, si l’on veut comparer la poussée populiste qu’il symbolise à une pathologie qui fragilise le corps politique des sociétés démocratiques, cette pathologie peut être vue comme une sorte de « sida » politique, c’est-à-dire une condition qui ne peut se développer que parce que le corps a préalablement été infecté par un virus de type « VIH » qui a gravement affaibli son système immunitaire. En d’autres termes, la vague populiste en cours ne se produirait pas si le système démocratique n’avait été préalablement gravement affaibli par une infection préexistante.

En fait, nous assistons dans le monde occidental à ce qu’un observateur a appelé un phénomène de « déliquescence des états sophistiqués » (sophisticated state failure), à savoir une sorte de déliquescence progressive des institutions politiques démocratiques, qui maintiennent un semblant de normalité fonctionnelle mais se montrent de plus en plus incapables de résoudre les grandes questions auxquelles font face les sociétés complexes, et qui semblent de plus en plus être à la merci d’évolutions et de forces qui échappent largement à leur contrôle. Ce phénomène est bien évidemment complexe et a de multiples causes, y compris peut-être une certaine incompétence de ceux qui savent « ce qui est juste » et la malveillance présumée de ceux qui l’ignorent. La plupart de ces causes peuvent toutefois être rattachées, directement ou indirectement, à un phénomène fondamental qui façonne le monde dans lequel nous vivons : l’extinction progressive de la croissance économique.

Près d’une décennie après le début de la crise financière, l’économie mondiale reste en effet très affaiblie et la « reprise » escomptée bien timide. Aux États-Unis, le rebond post-récession a été le plus faible jamais enregistré, et l’économie a encore du mal à atteindre et à maintenir un rythme de croissance soutenu et durable, alors même que les signes avant-coureurs d’une nouvelle récession se multiplient. Selon la plupart des estimations, la croissance économique mondiale atteint aujourd’hui à peine 3% par an, bien en deçà des niveaux antérieurs à la crise, et est encore orientée à la baisse. Aucun retour aux taux de croissance d’avant la crise n’est en vue ; au contraire, la croissance molle semble être devenue la nouvelle réalité du monde.

Ce tarissement de la croissance économique mondiale entraîne des perturbations importantes pour les sociétés du monde entier et engendre plusieurs problèmes majeurs qui se renforcent mutuellement. En particulier, il freine la hausse des niveaux de vie, l’expansion économique ne parvenant pas à suivre la croissance démographique. Il exacerbe également la concentration des revenus et des richesses et donc les inégalités, car le processus d’accumulation du capital qui est au cœur du système capitaliste se déroule de plus en plus dans un contexte où la « gâteau » économique ne grandit plus suffisamment pour satisfaire tous les besoins. Il accroît aussi l’instabilité financière, la volatilité et les risque d’accidents financiers car les revenus et profits réalisés tendent à devenir structurellement inférieurs aux attentes. Il fragilise les finances publiques car les rentrées fiscales progressent plus lentement que prévu alors que les besoins et dépenses continuent à augmenter.

La plupart des économistes reconnaissent désormais que ce malaise économique était de fait antérieur à la crise financière et a même probablement contribué à son déclenchement. Au cours des dernières années, ils ont élaboré diverses théories pour expliquer la persistance d’une croissance lente, en particulier différentes versions de la théorie de la « stagnation séculaire », selon lesquelles le manque de croissance résulte soit d’un déficit chronique de la demande causé principalement par le vieillissement de la population et la hausse des inégalités de revenu et de richesse, soit des rendements décroissants de l’innovation technologique. D’autres affirment que la croissance économique est principalement entravée par un état d’endettement excessif et généralisé des agents économiques, publics et/ou privés – et/ou par les effets déflationnistes du processus de désendettement. D’autres encore voient la cause de la faiblesse de la croissance dans le processus de « financiarisation » de l’économie, c’est-à-dire dans l’expansion phénoménale d’un secteur financier « parasitaire », extractif et prédateur – un processus favorisé voire causé, selon certains, par les politiques menées par les gouvernements et les banques centrales. Ces diverses théories diffèrent sur de nombreux points, mais elles peuvent aussi être considérées comme différentes manières d’examiner une même situation à partir de différentes perspectives, qui ont toutes probablement un certain degré de validité. Aucune d’entre elles, cependant, ne suffit à expliquer pourquoi la croissance économique s’étiole lentement au niveau mondial et pourquoi les politiques économiques menées ces dernières années ont largement échoué à déclencher la reprise économique espérée et attendue après la « Grande Récession ».

De fait, ces théories se concentrent sur des développements qui, même s’ils agissent comme des freins à la croissance économique qui se renforcent mutuellement, sont des symptômes du malaise économique mondial plutôt que ses causes profondes. Le déficit chronique de la demande, le déclin de la croissance de la productivité, l’incessante accumulation de dettes et la financiarisation apparemment imparable de l’économie mondiale peuvent en effet être considérés comme les divers symptômes d’une érosion plus profonde et plus fondamentale de la capacité de l’économie mondiale à croître. Cette érosion résulte d’un ensemble de développements qui échappent largement à la plupart des économistes, rendus de plus en plus perplexes par l’absence de véritable reprise économique.

Plus encore que de ce à quoi les économistes s’intéressent, c’est-à-dire les contraintes sur le capital et le travail et sur la productivité de leur utilisation, le ralentissement de la croissance économique mondiale, depuis bien avant la crise financière, résulte probablement principalement de facteurs qu’ils tendent généralement à ignorer, à savoir les contraintes pesant sur les flux d’énergie et de ressources biologiques et physiques qui alimentent le processus économique et ont un impact sur son fonctionnement. En effet, la capacité du monde à créer des richesses supplémentaires s’érode au fil du temps sous l’effet de contraintes biophysiques qui tendent à augmenter les coûts d’acquisition, à limiter la quantité et à dégrader la qualité des flux d’énergie et de ressources naturelles pouvant être délivrées au processus économique, ainsi que par les coûts croissants de certains des effets secondaires de ce processus (ce que les économistes appellent les « externalités négatives », y compris les dégradations environnementales et le changement climatique) et le besoin de les « internaliser » dans le système de prix. Ces contraintes biophysiques, à mesure qu’elles augmentent, tendent à peser de plus en plus sur la capacité productive de l’économie, érodant ainsi le potentiel de croissance de la productivité et de la production. En d’autres termes, nous avons peut-être atteint, ou du moins nous approchons-nous, du type de « limites à la croissance » dont certains scientifiques nous ont avertis il y a plusieurs décennies, mais que nous avons commodément choisi d’ignorer ou de minimiser.

« Limites à la démocratie »

Cette extinction de la croissance pose des défis spécifiques aux sociétés démocratiques. De nombreuses recherches ont été consacrées à la relation entre démocratie et croissance économique, mais qui ont presque toujours consisté à analyser si et dans quelle mesure la gouvernance démocratique est plus ou moins favorable à la croissance économique que d’autres types de régimes politiques. La question fondamentale, cependant, est probablement inverse : la croissance économique pourrait-elle être en fait une condition nécessaire à l’établissement et au maintien d’une gouvernance démocratique ? Cette interrogation n’est pas nouvelle, elle est même aussi vieille que la démocratie elle-même. Contrairement à ce que beaucoup semblent croire en Occident, la démocratie n’est pas un mode de gouvernance historiquement nouveau qui s’est développé au cours des derniers siècles parce que ceux qui savent « ce qui est juste » ont combattu avec succès – en particulier en Amérique – pour leurs idéaux. Le gouvernement par la volonté populaire est une idée beaucoup plus ancienne et qui a été testée il y a longtemps, dans la Grèce antique en particulier, mais qui a systématiquement échoué à s’établir durablement jusqu’à l’ère moderne. Comme Périclès l’avait déjà compris au Ve siècle av. J.-C., la démocratie ne peut s’établir solidement et durablement que quand et où les opportunités économiques peuvent s’améliorer de manière tendanciellement constante pour l’ensemble de la population participante – à défaut de quoi la démocratie tend à dégénérer en quelque forme d’oligarchie. Il n’est donc pas surprenant que la gouvernance démocratique, à la suite de la chute de la démocratie athénienne, n’ait connu de véritable renouveau qu’au moment où la croissance économique a vraiment décollé et finalement permis d’améliorer le sort de l’ensemble de la population, à savoir au 18ème siècle en Occident avec la révolution industrielle rendue possible par l’utilisation des énergies fossiles. La philosophie des Lumières et la révolution industrielle furent concomitantes et liées, mais c’est peut-être la seconde qui a rendu possible le succès de la première, plutôt que l’inverse.

Même à la suite de la révolution industrielle, cependant, la démocratie occidentale est demeurée fragile et instable pendant longtemps et a connu un certain nombre de revers importants, notamment en période de crise économique. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le monde est entré pleinement dans l’ère du pétrole et a pu bénéficier du formidable boom économique qui en a résulté, que le régime démocratique est finalement devenu plus solide et a pu s’étendre au-delà de ses berceaux modernes d’Europe et d’Amérique du Nord. C’est également seulement dans la seconde moitié du 20ème siècle que la « démocratie libérale » est devenu véritablement « libérale » : dans une large mesure, la tolérance accrue et l’extension du domaine de la liberté individuelle au cours des dernières décennies ont été des sous-produits d’une prospérité croissante et d’une foi largement partagée dans un avenir meilleur.

Pendant cette même période, le monde s’est tellement accoutumé à une expansion économique rapide que la croissance en est venue à être considérée comme l’état « normal » et presque « naturel » des choses. L’augmentation constante de la production, des revenus et des bénéfices est désormais considérée comme un signe de bonne santé économique, alors que la non-croissance est perçue comme un signe de maladie voire de détresse économique et sociale . En Occident en particulier, les entreprises prévoient que leurs revenus et profits vont s’accroître, les consommateurs que leur pouvoir d’achat et leur niveau de vie va s’améliorer, les états que leurs recettes fiscales vont naturellement augmenter au fil du temps et permettront de financer leurs politiques et leurs plans de dépenses. Les prêteurs et les investisseurs présupposent que les emprunteurs seront en mesure de rembourser leurs dettes et les entreprises d’augmenter leurs ventes et de verser des dividendes. Tous prennent leurs décisions de dépenses et d’investissement, ainsi que les engagements financiers à long terme qui s’y rattachent, sur la base de la croyance largement partagée selon laquelle l’économie va croître et leur permettra d’obtenir leur part d’un gâteau grandissant. Les électeurs, pour leur part, considèrent que les dirigeants politiques doivent être à même de maximiser la croissance économique et d’utiliser ses fruits pour augmenter constamment le bien-être social.

L’hypothèse – et la nécessité – d’une croissance économique continue et importante s’est tellement enracinée dans l’ordre économique, politique et social établi que la matérialisation de cette croissance est devenue une condition essentielle pour que cet ordre puisse continue à fonctionner et à rester stable. La pénurie de croissance tend donc naturellement à accroître le risque de dislocation ou de fragmentation politique/géopolitique, pouvant conduire à des conflits entre des groupes, des nations ou des blocs concurrents pour obtenir des fruits de la croissance plus rares, ainsi qu’à des déplacements importants de population. La croissance économique est devenue une exigence encore plus essentielle pour assurer le fonctionnement du système démocratique. Elle est en effet devenue la méthode « par défaut » de résolution des problèmes dans les démocraties occidentales. La croissance a notamment permis, pendant de nombreuses décennies, d’éviter d’avoir à aborder les difficiles questions de répartition des richesses et des revenus.

Dans une certaine mesure, la croissance en est venue à faire partie intégrante du contrat social occidental, et sa disparition est ainsi perçue par un nombre croissant de citoyens – ceux qui peu à peu sont éjectés du train de la croissance ou risquent de l’être – comme une violation par l’état ou le gouvernement de ses obligations contractuelles tacites. Le tarissement de la croissance augmente donc naturellement les tensions sociales, le mécontentement populaire et la polarisation politique, pouvant mener à une révolte des électeurs, à l’apparition de mouvements populistes ou autoritaires, à des troubles sociaux et même potentiellement à la violence dans certains cas. La crise démocratique qui en résulte ne peut qu’être particulièrement aiguë en Amérique, qui plus que tout autre pays a élevé la croissance économique au sommet de sa mythologie nationale : sans croissance économique, le rêve américain devient rapidement une illusion pour le plus grand nombre, quelque chose qui est « appelé un rêve parce qu’il faut être endormi pour pouvoir y croire », selon l’expression du comédien américain George Carlin. Le tarissement de la croissance, aux Etats-Unis, ne pouvait donc que déboucher sur des réactions politiques très vives – ou en d’autres termes, quelque chose « du type de Donald Trump » était probablement appelé à se produire.

Bien sûr, un certain nombre de conditions doivent être remplies pour que la démocratie s’établisse et fonctionne de manière durable, et la croissance économique n’est que l’une d’entre elles. En outre, la relation entre la gouvernance démocratique et la croissance économique est probablement à double sens, chacune favorisant et renforçant l’autre. Mais pour autant que la démocratie ait pu être plus propice à la croissance que d’autres régimes politiques de par le passé, c’est maintenant l’extinction de la croissance qui semble devoir porter atteinte à la viabilité de la gouvernance démocratique. Les dirigeants des démocraties occidentales espèrent toujours – ou plutôt vendent l’espoir – qu’ils peuvent relancer la croissance économique. Ils espèrent – ou vendent l’espoir – que « la marée montante soulève tous les bateaux », comme le disait l’ancien président américain John F. Kennedy, et qu’ils savent comment déclencher cette marée. C’est probablement la règle du jeu dans un système démocratique moderne : les électeurs demandent des « solutions » et les politiciens doivent les leur promettre s’ils veulent avoir une chance de succès dans le processus électoral.

Évidemment, aucun politicien occidental n’admettra donc jamais qu’il pourrait y avoir des limites à la croissance. Tous continueront à prétendre qu’ils seront en mesure de redémarrer le moteur de croissance, pour autant que les gens votent pour eux. Donald Trump vient d’ailleurs d’être élu à la Maison Blanche en promettant de doubler la croissance américaine, de son niveau actuel d’environ 2% par an à environ 4%. Au cours du dernier débat face à Hillary Clinton, il a même indiqué que la « superbe machine économique » qu’il mettrait en place pousserait la croissance encore au delà, à 5% ou 6% par an, un niveau jamais vu depuis la Seconde Guerre mondiale… Il n’est d’ailleurs pas impossible que ses politiques puissent booster le taux de croissance aux États-Unis, au moins temporairement, mais ce sera inévitablement au prix d’une accumulation d’encore plus de problèmes et de ressentiment à long terme. Alors que les contraintes biophysiques tendent à peser de plus en plus sur la capacité productive de l’économie, les efforts qui sont fait pour stimuler la croissance économique donnent des rendements décroissants – c’est-à-dire qu’il faut investir ou « sacrifier » sans cesse plus pour obtenir de moins en moins de croissance – alors que les coûts induits par le peu de croissance obtenue sont sans cesse plus élevés – coûts financiers en termes de dette toujours plus lourde, coûts sociaux en termes d’inégalités croissantes, ou encore coûts environnementaux en termes de dégradation de l’environnement, y compris sous forme de changement climatique. C’est là probablement le prix à payer pour rendre à l’Amérique sa grandeur passée…

Les limites à la croissance économique pourraient donc aussi signaler les limites à la gouvernance démocratique. Sans une croissance suffisante, la prétention d’une société démocratique à pouvoir être gouvernée pour le bénéfice de tous ses membres ne tient pas longtemps. Seuls quelques idéologues forcenés s’accrochent encore aujourd’hui à l’idée que des marchés libres et sans entraves sont tout ce qui est nécessaire pour que tous les citoyens libres puissent être des gagnants de l’ordre des choses – une fiction qui n’a aucun rapport avec une quelconque réalité observable dans l’histoire humaine. Dans le monde réel, à travers l’histoire et sous toutes les latitudes, les sociétés complexes sont composées de diverses personnes et groupes dont les intérêts sont souvent opposés et parfois incompatibles, ce qui signifie que quelqu’un doit perdre pour que d’autres puissent gagner. Cette réalité a été d’une certaine façon oubliée dans les démocraties libérales modernes, où nous préférons penser que les gens agissent en fonction de « valeurs » différentes plutôt que d’intérêts divergents, mais les valeurs des gens ont en fait tendance à être étroitement dépendantes de leurs intérêts et à leur être étroitement corrélées. Dans les régimes politiques non démocratiques, la médiation et l’arbitrage entre les intérêts divergents ou opposés se font généralement par voie d’autoritarisme et parfois de coercition. Dans les régimes démocratiques, ils peuvent s’effectuer au travers du consentement populaire, mais seulement pour autant que le lot de toutes les parties prenantes puisse s’améliorer avec le temps, autrement dit pour autant que la croissance économique soit suffisante. A défaut, la démocratie perd son avantage sur d’autres régimes politiques en ce qui concerne sa capacité à procéder de manière pacifique à la médiation et à l’arbitrage entre des valeurs et des intérêts divergents ou opposés, et tend souvent à dégénérer et à s’effondrer.

C’est précisément là que nous sommes, et c’est ce que la victoire de Donald Trump, venant après le Brexit et d’autres avancées populistes à travers le monde occidental, nous dit. Nous vivons probablement l’automne de la version moderne de la démocratie. Nous voyons les feuilles se décrocher les unes après les autres des arbres démocratiques, et tomber lentement au sol. Certains trouvent le paysage puissamment évocateur, d’autres profondément déprimant. Quelque chose, en effet, se meurt. Ce qui vient ensuite est vraisemblablement un hiver long et rigoureux.

* Friedrich Nietzsche, « Généalogie de la morale »

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2 thoughts on “#Trump et l’automne de la démocratie

  1. Bonjour Paul,

    merci pour votre analyse extrêmement intéressante, qui se démarque très nettement de celles que l’on a l’habitude de lire pour le moment.

    Deux questions très brèves:

    – Pouvez-nous nous en dire plus sur vous-même ? Votre vision et votre érudition sont remarquables, mais vous ne faites aucune référence. Etes-vous issu du monde académique et considérez vous vos écrits comme étant de nature scientifique ? Peut-on les citer comme tels dans un travail de nature scientifique/universitaire ?

    – Pouvez-vous développer votre idée d’un rapport de nécessité entre croissance économique et démocratie, en particulier dans sa dimension de protection des libertés individuelles. Si l’on peut comprendre que les deux phénomènes sont liés, je me demande si votre vision n’est pas un peu trop déterministe, et si vous ne forcez pas un peu le trait en impliquant que la croissance économique est la condition nécessaire (mais pas suffisante, comme vous le soulignez très justement) de la démocratie. On peut comprendre que le système démocratique se grippe lorsque la croissance n’est plus au rendez-vous. Mais cela n’explique peut-être pas tout. Par exemple, pensez-vous que la reconnaissance du droit à l’avortement ou du mariage homosexuel n’est possible que dans un contexte de croissance économique, et si oui, pourquoi ?

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    1. Bonjour Arnaud,
      Réponses brèves à vos questions brèves:
      – Non, je ne suis pas issu du monde académique et je ne considère pas mes écrits comme étant de nature scientifique. Il est donc probablement inapproprié de les citer comme tels dans un travail de nature scientifique/universitaire.
      – Vous avez raison de souligner que l’absence de croissance économique – ou plus exactement son extinction tendancielle – n’explique pas tout. Il n’y a pas forcément de déterminisme historique strict entre ce phénomène et le “grippage” du système démocratique, du moins pas à court terme. Mais sur le moyen et long terme je pense comme écrit dans l’article que ce phénomène tend à éroder les conditions économiques et sociales qui rendent possible l’exercice de la démocratie libérale. La reconnaissance du droit à l’avortement ou du mariage homosexuel me semblent être des développements sociétaux qui résultent certes du militantisme de certains mais dont l’acceptation par la majorité de la population repose plus fondamentalement sur l’existence de conditions économiques et sociales qui permettent à ces développements d’être perçus par une majorité comme des ‘progrès’ et non pas comme des ‘menaces’ pour l’ordre et la stabilité de la structure sociale. Comme je le dis dans l’article, il me semble que “dans une large mesure, la tolérance accrue et l’extension du domaine de la liberté individuelle au cours des dernières décennies ont été des sous-produits d’une prospérité croissante et d’une foi largement partagée dans un avenir meilleur”. Autrement dit, nous devenons plus tolérants – collectivement – moins parce que nous devenons moralement ou intellectuellement meilleurs que parce que nous percevons que nous pouvons nous le permettre. L’extinction progressive de la croissance tend à éroder les conditions économiques et sociales qui sous-tendent cette perception, et donc à imposer une limite à ce type de développements sociétaux voire, si la tendance se prolonge, à rendre possible voire probable un mouvement contraire vers moins de tolérance et une réduction du champ de la liberté individuelle – mouvement qui est déjà à l’oeuvre.

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